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02
2008
Écritures: sur les traces de Jack Goody
« Est-ce que you escribes binario, mijn Freund ? » ou « Le paradoxe du scripteur illettré »
Conférence prononcée le 24 janvier 2008

Nos pratiques réticulaires sont avant tout des pratiques intellectuelles de lecture et d’écriture, qui mobilisent des codes superposés et complexes. Les requêtes que nous lançons sur l’internet et les actions informatiques que nous entreprenons sont traitées par nos machines qui mobilisent à leur tour des langages divers et une écriture transparents, du moins aux yeux de l’usager ordinaire.

Le paradoxe de cette « littératie », comme on l’appelle, est que nous y sommes pour ainsi dire ignorants de toute sa morphologie, de sa syntaxe, en deux mots de sa grammaire et de sa rhétorique.

Qu’est-ce donc qu’écrire, quand on se ne sait pas écrire ni à la lettre ce qu’on écrit ?

Nous sommes réunis sous le signe de Jack Goody, c’est-à-dire sous le signe de l’écriture caractérisée comme « technologie de l’intellect ». Cette manière de considérer l’écriture n’implique pas que nous ayons besoin d’écrire pour développer notre intelligence — ce qui en réalité n’est pas douteux ne fait pas vraiment problème — mais plutôt que la façon dont nous écrivons détermine la façon dont nous pensons et par conséquent développons effectivement nos savoirs et en même temps notre intelligence et la complexité de notre rapport au monde.

Les pratiques informatiques, et plus précisément encore les pratiques réticulaires, mobilisent à de très divers niveaux nos compétences linguistiques et de scripteurs. Nous avons besoin de connaître les protocoles de fonctionnement de nos logiciels, connaître les procédures de lancement ou tout simplement de mise en fonction de nos ordinateurs ou « assistants digitaux », etc. Et cette « connaissance » n’est pas seulement pratique, elle est bien sémantique, comme en atteste la résistance des novices aux procédures, non parce qu’ils sont malhabiles mais parce qu’ils peinent à comprendre ce dont ils ne connaissent pas (encore ?) la syntaxe.

Nous en remettre à cet égard au confort des interfaces graphiques pour expliquer le succès de l’ensemble de nos opérations, c’est éluder le problème que nous rencontrons ici. En vérité, les mouvements de la souris et l’usage des « menus » recouvrent des « instructions », et celles-ci mobilisent en sous-main des langages que nous utilisons, et que pourtant nous ne connaissons pour la plupart pas du tout — la plupart de ces langages, et la plupart d’entre nous. Autrement dit : parce que nos usages sont des usages de traçage et d’écriture, nous devons reconnaître que nous écrivons dans des langues dont nous maîtrisons sans doute à peu près les effets, c’est-à-dire l’efficace pratique, mais dont nous ne connaissons ni véritablement la morphologie, ni réellement la syntaxe — dont nous éprouvons seulement les effets : écrire, c’est manipuler, tester, scribouiller, « bidouiller » !

Disons autrement : le milieu informatique que nous fréquentons « naturellement » nous place dans cette situation très étrange où le succès de nos opérations techniques coïncide avec l’ignorance où nous sommes de ce que nous faisons — la langue informatique étant la première langue que nous sachions écrire et en quelque sorte parler sans rien connaître de ses structures de base ni de ses contraintes morphologiques et syntaxiques !


Anatomie d’une ignorance

La première va consister à décrire le « complexe transparent » que constituent pour nous le langage et son parler informatique quotidien.

Soit donc une page Web — en l’occurrence la page d’accueil de Radio-France Internationale, une page « grand public » qu’il est possible de décrire en ces termes :

1 — Elle est principalement composée d’un texte, mais aussi de quelques images, et elle renvoie à des « objets » de natures différentes, et notamment à du son ou du moins des pages qui permettent d’accéder à du son. Elle est donc « mutimédiatisée » et constitue ainsi un espace graphique où s’entremêlent des rhétoriques très diverses (son, image, texte). Ce qui signifie que si l’écriture réelle en est fondamentalement isomorphe (c’est de part en part du code), l’écriture apparente en est polymorphe, puisqu’elle est écrite en texte autant qu’en images, en couleurs autant qu’en sons, etc.

2 — Maintenant c’est une page Web, et donc effectivement composée en langage HTML (même si d’autres langages peuvent s’y adjoindre, comme le PHP ou l’XML — mais ne compliquons pas inutilement le propos). Le rôle du « navigateur » est ainsi de traduire de façon transparente, c’est-à-dire invisible, un langage technique dans un autre qui ne l’est pas, le rigorisme du langage informatique dans les approximations de l’intuition sensible, principalement visuelle. Ce qui permet d’inférer la dissymétrie suivante : il est permis d’espérer que le logiciel peut traduire tout ce qu’on veut dire, mais en toute rigueur nous ne pouvons dire/écrire que ce que le logiciel peut lui-même traduire. Dissymétrie dont atteste la variété des navigateurs et les différences de rendu des uns et des autres. Pour dire vite : les opérations HTML ne sont lisibles que sous couvert du traitement que peut en faire le navigateur, dont le code et les fonctionnalités deviennent eux-mêmes essentiels.

3 — Précisément : le « navigateur » est une espèce de traducteur dont nous avons besoin pour écrire et lire. Ni la lecture ni l’écriture ne forment des gestes immédiats — ce qui pourrait se dire de n’importe laquelle de leurs formes — mais en l’occurrence, de surcroît, les médiations nécessaires à leur accomplissement sont « surmédiatisées » par les opérations transparentes du « navigateur ». Or le « navigateur » ne peut lui-même fonctionner qu’à la condition d’un système opératoire avec lequel il est compatible, et qui en est la condition « linguistique » sous-jacente. Le traducteur n’est rien — c’est-à-dire ne fait rien — s’il ne repose pas sur des couches logicielles le rendant lui-même opérationnel. Mais à vrai dire le système opératoire n’est en l’occurrence fonctionnel que pour les deux raisons solidaires que voici :

3a - Parce qu’il parle le langage binaire de la machine appropriée (Mac, PC, Amstrad, etc.)

3b - parce qu’il parle le TCP/IP et qu’il n’est qu’à cette seule condition ouvert sur le cyberespace, dont iol doit également « parler/traduire » le langage.

La leçon à tirer est qu’il faut manifestement manipuler pas moins six langues pour pouvoir écrire « Hello World » sur le Web ! Il s’agit (0) de la langue naturelle, (1) du HTML, (2) de la langue dans laquelle le navigateur est lui-même conçu (qui peut varier du Basic au Java, etc.), (3) de la langue du système opératoire (Mac, PC, etc.), (4) du TCP/IP qui garantit la publicité du propos, et enfin (5) du binaire qui gère les transferts d’électrons et traduit matériellement les calculs de la machine.

Ces langues informatiques que nous parlons et écrivons avec succès sont des langues que nous ignorons, ou en tout cas que nous pouvons presque totalement ignorer.

Qu’est-ce par conséquent que « écrire et parler une langue dont on ne sait rien » ? Qu’est-ce que ça implique en termes de réflexivité, c’est-à-dire en termes de compréhension de ce qu’on fait et de ce qu’on dit ? Autrement dit : qu’est-ce qu’écrire et qu’est-ce que parler quand de l’effectivité de l’écrire et du parler nous ne savons rendre raison de rien, ou presque, de ce que nous manipulons, organisons, et ainsi signifions ?


Bénéfices d’un déficit

Pour répondre à ces questions, peut-être faut-il quitter le monde des ignorants et s’adresser à celui qui sait, c’est-à-dire à l’informaticien. De l’informaticien, il est permis de supposer qu’il sait de quoi il parle parce qu’il sait comment il parle, puisqu’il sait écrire ce par quoi il parle : des programmes informatiques. Le privilège de l’informaticien sur le profane est flagrant. Le mauvais esprit demandera-t-il malgré tout si l’informaticien connaît les langues qu’il manipule ? De toute évidence, lui répondra-t-on. Et l’on ajoutera, au crédit de l’informaticien, que la programmation peut être une activité d’écriture tout à fait étonnante et qui admet des variations qui ne doivent rien à ce qu’on suppose être la froide linéarité de la programmation et du calcul. Car il n’a pas plus de formulation unique en programmation qu’il n’y en a en littérature ou en politique. Il peut y avoir une « beauté » du programme comme il y a une beauté de la formule rhétorique. Et cette élégance a même le tact de ne pas se laisser voir, ce n’est pas une élégance visible (au niveau de l’interface graphique par exemple) mais une élégance fonctionnelle (au niveau de l’opérativité et notamment des cycles mobilisés).

D’où il est permis de conclure ceci, qu’en informatique « dire c’est faire », c’est-à-dire frayer des voies, les plus économiques possibles, pour les électrons ! Et ceci encore :qu’il y aurait deux mondes informatiques, celui du profane et ignorant, et celui de l’informaticien et du savant. Hétéronomes et fermés l’un à l’autre.

Mais une question soudain ressurgit : pourquoi les « bugs » ? Comment sont-ils possibles et pourquoi ne disparaissent-ils jamais ? Parce que l’informaticien écrit et parle mal ? Non, mais parce que les « bugs » paraissent être inexorablement inscrits au cœur même des procédures et de la construction des programmes, comme s’ils étaient radicalement inéliminables.

C’est à mon sens a) que les langues informatiques sont absolument complexes c’est-à-dire systémiquement inter-rétroactives — le mot est ancien et d’Edgar Morin ; et b) qu’elles sont du même coup fondamentalement « indisponibles », c’est-à-dire irréductible au schéma d’un enchaînement simple et univoque. Une autre façon de le dire est de s’y prendre par voie métaphorique, et de dire que la complexité du monde informatique, même au « simple » niveau d’une connexion d’une machine à un réseau d’autres machines, est proche de celle du vivant, avec son rapport à son milieu, les effets de retour qu’il subit, sa transformation, etc.

On pourrait donc estimer que dans le meilleur des cas, le privilège de l’informaticien est celui d’une maîtrise architectonique de son propre rapport à l’indisponibilité de la matière linguistique qu’il manipule : pour le moins, il est ordonné. Mais nous, alors ?

Eh bien nous, nous sommes confinés dans des rhétoriques locales : l’un maîtrise PHP, l’autre bidouille HTML, nos compétences linguistiques sont des cristallisations très restreintes (malgré les variations) du parler informatique. En ce sens, quoi que nous fassions sur le plan informatique, nous ne savons paradoxalement jamais ce que nous faisons. L’informatique est donc une technique intellectuelle qui maintient ses opérateurs en déficit par rapport à elle-même, c’est-à-dire qu’il s’agit d’une technique où l’excellence ne coïncide jamais avec la maîtrise, mais avec l’efficacité ; et où le sens ne coïncide jamais avec la connaissance de sa grammaire, syntaxe et morphologie, mais avec des effets produits, c’est-à-dire une efficace fonctionnelle. Figure nouvelle des disciplines informatiques : leurs langues en font une discipline d’« inscience » !


I spreche peu l’informatico.

Ich hablo male la computer-science.

Faut-il en conclure une acculturation informatique plus ou moins larvaire, subreptice, souterraine, dissimulée par les succès effarants des pratiques informatiques ? ou bien à la confiscation opérationnelle des langues informatiques, pour des motifs tantôt sécuritaires, et tantôt économiques, quand ce n’est pas les deux à la fois ?

J’aurais plutôt tendance à observer les atermoiements d’une pensée de l’essai. Et l’envie d’y deviner quelque chose de notre destin intellectuel. Écrire et parler, c’est s’essayer à écrire et parler, à redire, reprendre, altérer, effacer, répéter, etc. La langue informatique est peut-être la première que nous parlons (tant bien que mal) sans pouvoir jamais avoir la présomption de la connaître et d’en connaître les possibilités, la maîtriser vraiment. Elle est à cet égard emblématique de ce que peut être une expérience existentielle et vivante de la langue : l’espace inappropriable d’une multitude de sens dont nous ne sommes plus les maîtres aussitôt que nous les avons conçus et exposés.

En ce sens, notre parler technologique est-il si différent de notre parler naturel ? Après tout, que signifie exactement : « L’azur, l’azur, l’azur, l’azur, l’azur. » ?


PS: Site du colloque : http://barthes.ens.fr/colloque08/