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06
2007
L'Internet, ses mots et ses pratiques
«Le sujet de Schrödinger»
Séance de séminaire du 12 juin 2007

Dans la construction de l’univers réticulaire et des pratiques qu’il suscite, la question du Sujet et de son identité s’avère absolument centrale. Elle ne l’est du reste pas seulement dans une perspective utilitaire — pour ne pas dire sécuritaire — c’est-à-dire dans la mesure où nous pouvons au gré de nos usages être requis de nous laisser identifier. Elle l’est aussi sur un plan plus strictement théorique, dans la mesure où les réseaux entraînent dans un jeu diffus des identités, de la simulation, ou bien de la recherche d’une expression supposée « authentique » de soi-même.

Notre réflexion sur le Sujet prend ainsi le relais du criblage juridique de l’identité, et elle questionne les « visées inutilitaires » des procédés auto-narratifs mis en œuvre sur l’Internet. Car « inutile » ne signifie pas « vain ». Pour autant la logique de la présence, la recherche d’une authenticité, le souci de soi, ne trouvent pas dans les réseaux un exutoire parmi d’autres — la littérature, la psychanalyse, ou l’alcool ! — mais bien un lieu privilégié d’« effectivation », comme si la discursivité réticulaire commandait l’émergence d’une nouvelle réflexivité identitaire du Sujet.

Or c’est précisément ce qu’il importe de questionner. Faut-il considérer le discours réticulaire comme un des modes les mieux appropriés de la relation sémantique du Sujet à lui-même, et comme une procédure en garantissant la validité et la pertinence ? Et bien plus : y a-t-il une théorie du Sujet à laquelle adosser la description et l’interprétation des opérations intellectuelles dont le système dynamique forme ce que nous appelons l’Internet ?

[Restitution de la séance de séminaire du 12 juin 2007]

Dans le déroulement de la séance de séminaire du 12 juin 2007, il est possible de distinguer trois phases principales.

[1.] Dans la première, il a fallu justifier qu’on eût à traiter du Sujet à la lumière d’une référence évidente à l’anecdote savante du « chat de Schrödinger ». Cela a permis de poser la question de l’auto-narration et de sa visée herméneutique.
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Problématique

[2.] Une seconde étape a permis de thématiser le rapport du Sujet à la multiplicité de son discours. L’analyse d’approches qualifiées de « postmodernes » aura servi à mesurer l’écart de positions traditionnelles du problème de la subjectivité, et d’approches éclairées par le phénomène des réseaux et de leurs usages complexes. Au cœur de cette analyse s’est trouvée la question de la réalité du Sujet.
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Multiplicité

[3.] Une dernière étape s’est intéressée aux positions dites « postmodernes » préalablement convoquées, auxquelles il a fallu reconnaître deux lacunes, à savoir leur « oubli » des infrastructures techniques et de leurs effets de sens d’une part ; et leur assomption inquestionnée de la question elle-même du Sujet, dont elles héritent comme d’une évidence revisitée.
Notre conclusion fut ainsi que « le Sujet de Schrödinger » était celui d’une double détermination de la subjectivité : appropriation auto-narrative et dépropriation objectivante d’une part ; acquiescement à la questionnabilité et refus de la questionnabilité d’autre part. Parfois dit « hypersujet », ce concept d’une instance en même temps que d’un creux est ainsi apparu comme à la fois « vivant » — au sens où il est identifiable, surveillable, et coercible — et « mort » — au sens non de sa « déconstruction », mais de l’oubli pur et simple, et légitime, de sa question même.
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Simultanéité

[Liste des sites visités durant la séance du 12 juin 2007]

Recherche d’identité : Les choses.
La choséité : Commentaire.
Solution alternative : Un Soi vraiment soi...
Exposition de soi (a) : Clair et réflexif...
Exposition de soi (b) : pmat !
Livre d’autrefois (a) : Sherry Turkle.
Livre d’autrefois (b) : Net Subjectivity.
Texte de réfénrence : Being Online.
Syndication alternative de contenus : Yoolink.
Le petit chat (n’) est (pas) mort !


Transcription du prononcé du 12 juin 2007 réalisée par Romain BADOUARD

Ce qu’il s’agit d’analyser d’aujourd’hui, c’est le réquisit identitaire de l’Internet. Ce réquisit identitaire présente deux aspects solidaires :

- Nous sommes requis de nous identifier d’une manière ou d’une autre sur Internet, par voie de login, par voie d’abonnement à un FAI, etc... Nous nous identifions à travers des procédures d’identification plus ou moins complexes. Elles peuvent être simples pour ouvrir un compte sur un site de chat, et être un peu plus complexes lorsqu’il s’agit d’avoir accès à un site bancaire ou du gouvernement (impôts), c’est-à-dire lorsqu’il s’agit d’avoir à faire des transactions financières « sérieuses ».

- Le deuxième aspect concerne les espaces d’expression personnelle, de publication, de pages Web ou de blogues. Le réquisit identitaire n’est pas seulement juridique, administratif, mais il traverse, sinon toutes nos pratiques de l’Internet, en tout cas un très grand nombre de ces pratiques. Deux exemples récents :

  • Le premier concerne le site My Things, sur lequel on peut publier l’état de ses possessions et propriétés. On dresse le catalogue de ce que l’on possède, et le site permet de conserver un certain état de sa fortune, pour pouvoir par exemple prouver à son assureur que l’on possédait bien un objet qui nous a été dérobé, ou pour éventuellement être capable de retrouver un tel objet qui aurait été volé. Mais le site n’est pas présenté seulement comme un site destiné à un catalogage, ni comme un site destiné à la protection de la propriété, mais comme une manière de s’exprimer soi-même, un lieu d’auto-identification, d’auto-expression. Le PDG de My Things, Benny Arbel, a définit le site comme étant une expression remarquable du statut et de la personnalité d’une personne. C’est à dire qu’on passe d’une dimension utilitaire du catalogue à une dimension herméneutique de l’identité. Non seulement on dresse ce catalogue mais on va jusqu’à faire état de ce que l’on est. Mes choses, c’est moi. Internet devient un espace d’expression du moi.
  • Deuxième exemple : VIRD, site qui se présente comme l’endroit où l’on peut exposer les choses « qui nous font nous » — things that make you. Le site devient le résumé de ce que l’on est en tant que « soi ».

Le réquisit identitaire présente un aspect fonctionnaliste (s’identifier sur le site de sa banque) et un aspect personnaliste, où il s’agit de dire qui l’on est, ou qui l’on souhaiterait être. Il est clair que dans ces deux aspects, le réquisit identitaire est adossé au présupposé que l’identité est au cœur de l’expérience réticulaire. Elle y est au cœur en tant qu’elle y est constituante, ou susceptible de se constituer par la succession de médiations textuelles, iconographiques, à travers lesquelles on va passer. Cette identité est constituée sur un plan socio-légal. Lorsqu’on se connecte sur le site des impôts, on le fait en ayant été identifié à la suite de procédures juridiquement établies, on connecte alors une personnalité juridique précisément circonscrite.

Cette identité peut également se constituer d’une autre manière, dite « psychométaphysique », pour désigner tout ce qui peut aider à faire de moi moi, ce qui me caractérise, me définit. Sur cette idée d’une identité constituée, il y a ce présupposé que soit par fonctionnalisme, soit par personnalisme, il nous appartiendrait de nous dévoiler, de nous dire tel que nous sommes, de dire qui nous sommes. On comprend ici que l’identité doit être précisément circonscrite, mais que l’identité ainsi circonscrite est réduite à certaines caractéristiques déterminées a priori (par la loi ou bien les règles de connexion sur le site) et par conséquent reativement étroites. Outre cela, dans l’univers « psychométaphysique » des blogues ou des sites de syndication, s’exprimer ou se dévoiler n’est pas seulement faire état de certains discriminants statutaires importés depuis le monde réel, à savoir l’identité juridique. Dans ces espaces réticulaires, qui sont l’essentiel de notre expérience sur l’Internet, quand il est question de nous exprimer, ce que nous dévoilons de nous-même est la conséquence de notre auto-textualisation. C’est dire que l’identité n’est pas importée à partir de discriminants statutaires extérieurs, mais s’avère un effet narratif et se construit sur un mode textuel. C’est la composition d’une page qui va me « dire ». La page est une certaine façon de se rendre présent, d’être là, près de son lecteur. L’identité ainsi constituée implique que nous nous disions, que nous exprimions ce que nous sommes, et définit aussi l’Internet comme un lieu privilégié de révélation de soi. L’Internet n’est pas simplement un réseau de toutes les transactions possibles, mais c’est plus précisément un espace privilégié de ce que l’on serait « authentiquement ».

Le problème que nous rencontrons dans un tel contexte est celui des jeux de l’identité. Si d’une part il est vrai qu’il doit y avoir une certaine coïncidence fonctionnelle entre l’état civil d’un individu et son login administratif, il n’y a en revanche aucune espèce de solidarité entre un identifiant de connexion quelconque et la substance narrative dans laquelle ce constituent les identités qui sont liées à cet identifiant de connexion. Cela signifie que les identité narratives sont indifféremment réalistes ou imaginaires. Ce qui est important ici est l’indifférence du rapport entre le login et la substance narrative. Cette indifférence ne doit pas être interprétée comme un risque d’écart entre une vérité supposée souhaitable et la réalité d’un discours qui la trahit ou qui la traduit, mais comme révélatrice d’une certaine authenticité des « effets miroir » de l’Internet. La liberté que nous avons d’exprimer n’importe quoi n’importe comment, de nous dire n’importe comment, n’est pas une liberté qui traduit une volonté fallacieuse, une poursuite de la mystification, mais elle traduit au contraire une sorte d’authenticité de l’effet miroir que l’Internet peut avoir sur nous, et par conséquent une vérité des effets de l’Internet sur la projection de nous-même dans une certaine réalité. Ces effets sont narcissiques, mais aussi constructifs, constitutifs. L’effet miroir n’est pas une conséquence subie passivement de nos pratiques réticulaires, c’est l’effort que nous faisons de nous construire à travers elles.

On peut objecter à cela le fait qu’il n’y a pas de différence entre les jeux identitaires déployés dans le cyberespace et les jeux de mythomanie ordinaire par lesquels nous nous racontons les uns aux autres, en masquant tel aspect de notre vie, en édulcorant tel autre. L’Internet, comme la vie ordinaire, nous constituerait autour de certitudes molles. L’Internet et la vie se rejoindraient. L’Internet ne serait qu’un reflet du degré de réflexivité dont nous serions capables dans la vie — une simple réplique des jeux de rôle de la vie.

On peut répondre à cette objection que dans le monde non numérique, nous ne sommes tenus de décliner notre identité que dans des circonstances particulières, qui peuvent être liées à la sécurité des personnes et des biens, ou à des transactions commerciales. Nous devons décliner cette identité d’une manière précise et dans des circonstances particulières. Ce qui veut dire qu’il n’y a de véritable enjeu identitaire que là où la vie ordinaire requiert de nous que nous nous identifions. En dehors de quoi nous nous complaisons dans l’auto-narration.

Ce qui n’est pas le cas sur l’Internet, où il y a un véritable enjeu d’exposition de soi, enjeu que l’on peut qualifier d’« inutilitaire ». Il n’y a en effet aucun alibi juridique ou commercial à l’exposition de soi sur les réseaux, qui n’est destinée qu’à garantir notre présence sur les réseaux. Cette présence passe par de la narration, de la construction, de la dissémination. Notre tâche est soit de rendre la narration cohérente, soit de nous assurer d’une incohérence des différents aspects d’une identité. Ce qui caractérise les visés identitaires sur Internet, c’est qu’elles ne font pas l’écho à une exigence fonctionnelle de cohérence, ni de fermeture, de clôture de l’identité. Elles sont au contraire le mode privilégié de dissémination du discours auto-narratif, c’est-à-dire d’un discours à vidée « identitaire » — mais où la notion d’identité devient équivoque ou incertaine.

Sur l’Internet, être présent consiste à faire œuvre de présence, ce qui est en effet d’une manière ou d’une autre se narrer. Faut-il en conclure qu’il y a une équivalence entre être soi et se créer soi même ? Quelle est la vérité de l’équation : « être, c’est se dire » ? Ou de celle-ci : « se dire, c’est se faire être » ? Internet est-il l’occasion d’aller d’un seul train avec sa propre narration ?

Il nous faut répondre à ces interrogations en deux étapes, à travers les notions de multiplicité et de simultanéité.

[a] Multiplicité

Contrairement à ce qu’exige de nous le monde non numérique, l’identité dans laquelle nous apprenons à être, à nous identifier sur les réseaux, est potentiellement multiple. L’expérience identitaire est l’une des plus significative de l’Internet. Au moment du développement de l’Internet, les moyens de s’exprimer étaient relativement réduits. Il y avait des sites de discussion, puis il est devenu possible de créer une page Web avec des photos, etc. Un des premiers usages populaires de l’Internet aura été de faire d’une page un miroir instantané de soi même. Avec son développement, l’Internet est devenu un mode de fenêtrage de l’identité personnelle. Désormais l’expérience identitaire de l’Internet est beaucoup plus indirecte, beaucoup plus complexe.

Prenons deux exemples :
- S’identifier, ce n’est plus simplement dire qui l’on est ou ce que l’on fait. Il y a une médiation entre moi-même et le discours de mon identité, qui consiste dans les choses que je choisis d’exposer sur un site. Désormais, nous ne considérons plus l’identité comme exposable sur un mode fenêtré, mais nous pouvons nous faire connaître par le moyen d’une exploitation plus ou moins approfondie des fonctions les plus avancées de l’Internet. Ces fonctions viennent signifier ce que nous sommes. L’identité ce n’est pas seulement le discours que je tiens sur moi et que j’expose sur Internet, mais c’est ce qui sort de l’exploitation que je fais de certaines fonctions de l’Internet. Parmi ces fonctions, le blogue. Le blogue n’est pas seulement un texte qui dit ce qu’il dit, c’est un texte qui dit fonctionnellement ou opératoirement ce qu’il dit, et qui le dit en ce connectant automatiquement à d’autres textes — selon des procédures logicielles dont il n’est pas nécessaire de maîtriser l’opérativité puisqu’elles sont, comme on dit, « implémentées » dans les routines applicatives des sites mêmes que l’on fréquente. Car un blogue est au fond une page dynamique dont les renvois sémantiques sont en permanence en train de se réactualiser périodiquement par eux-mêmes. Le blogue est un système de renvois, et ces renvois ne sont pas du ressort de l’usager. Ce qui ressort du blog est en permanence reconstitué par les connexions qui s’établissent entre ce blogue et d’autres blogues.

- Deuxième exemple : les sites de syndication, sur lesquels on retrouve des adresses renvoyant à divers sites. Un certain nombre d’adresses sont ainsi cataloguées. On observe une nomenclature d’adresses et un nuage de tags — de « balises » — qui sont tous les tags utilisés par l’usager pour qualifier ces propres liens, et qui permettent de renvoyer à toutes les adresses Web rassemblées par une même dénomination de tags par les autres utilisateurs. N’importe quelle adresse permet d’aller voir ce que les autres utilisateurs ont constitué comme nuage. Les tags constituent une galaxie de liens, où l’on trouve ce que l’on cherche de manière hasardeuse. L’intérêt est dans le double de ce type de site. Il permet de qualifier des sites et de trouver d’autres sites correspondant à ces qualificatifs. Il permet également de reconnaître d’autres usagers qui ont sélectionné les mêmes adresses et d’identifier des adresses qu’ils ont jugé remarquables. L’exploitation des fonctions avancées de l’Internet contribue à la définition narrative de soi-même. La construction identitaire ainsi produite devient une nébuleuse de caractéristiques. Et ainsi avec l’exploitation des ressources les plus intéressantes de l’Internet on voit se dessiner une conception de l’identité de plus en plus volatile.

Il est vrai que la chose n’est pas nouvelle. Ce qui est nouveau, ce sont les ressources mobilisées et mises en œuvre, mais la thématique de l’auto-narration identitaire sur l’Internet n’est pas nouvelle. Dans un ouvrage appelé Clicking in, de Lynn Hershman Leeson, on trouve l’article « Repenser l’identité à travers les communautés virtuelles » de Sherry Turkle, enseignante au MIT. Elle y dit que « la pratique vivante du fenêtrage est la pratique d’un soi distribué qui existe dans les multiples mondes où il joue simultanément de multiples rôles ». La pratique du fenêtrage est aussi ancienne que l’Internet. Elle est une manière de distribuer son identité. De multiples fenêtres produisent de multiples façons de s’identifier. Toutes les fenêtres sont des espaces d’auto-narration, qui ne sont pas nécessairement cohérents les uns avec les autres, ni d’ailleurs avec l’identité supposée « réelle » de l’usager. Ils forment une distribution de son identité. La distribution consiste-elle en une répartition des ressources identitaires ou en une dissémination incohérente de ses propriétés ?

Alan Sondheim, dans Being online, Net subjectivity, note que « c’est la dissolution même du sujet qui fait écho à son existence. Le net sujet — net subject — est défini par sa négation. La condition du sujet est condition de sa réécriture. Être, c’est se narrer, et se narrer n’est pas seulement produire le discours de soi-même, mais réécrire en permanence le discours de soi-même ».

Comment interpréter ces idées ? Deux remarques :

(a) Nous avons ici affaire à une formule « postmoderne » de la subjectivité. Elle présente différents aspects solidaires : le caractère de la narrativité, le caractère idéaliste — être c’est se raconter sur une fenêtre d’ouverture textuelle, mon « identité » étant ce que je dis de moi-même — et le caractère psychologique (l’enjeu de la narrativité est l’émotion, éprouver et faire éprouver, partager une expérience, une émotion). La notion de partage n’est effectivement pas seulement intellectuelle, elle est aussi émotionnelle. Il est difficile de tracer une frontière entre ces deux aspects.

(b) Cette position postmoderne présente la propriété de continuer la critique classique du sujet. Elle trouve à cette critique un ancrage dans la vie. Manière non philosophique de continuer le travail philosophique, de persévérer dans une voie ouverte notamment par Nietzsche. La découverte du sujet par l’expérience effective que nous faisons des réseaux. La leçon n’est pas « le sujet n’existe pas » mais « le sujet s’éparpille ». Le sujet est sa narrativité disséminée. Le sujet est narrativité essaimée.

À quoi il faut appliquer un schème indéterministe. Comment, prosaïquement, le schème indéterministe entre-t-il en jeu dans les sciences de la nature ? Il ne dit pas que tout est hasard, mais assez simplement, au fond, qu’il n’est pas possible de mesurer la vitesse d’une particule et de s’assurer en même temps sa position dans un espace donné. Car en l’éclairant, on affecte ses mouvements par la projection sur elle des particules qui forment la lumière même servant à l’éclairer. En appliquant ce schéma rudimentaire à la théorie du sujet, on pourra donc dire : « il n’est pas possible de cristalliser un sujet et dans le même temps d’en assumer la narrativité ». Ainsi l’on ne peut prétendre savoir ce qu’est le sujet et quelles sont les narrations de ce sujet. Si l’on prétend appréhender le sujet, on prétend le fixer. On narre sa narration. Prendre un instantané de cette narration, c’est fixer et clore en même temps la narration, la détacher de sa propre narrativité. Pour fixer le sujet, on en fait un fini narratif. Mais quand on en fait un fini narratif, le sujet n’est plus narration — qui implique continuité et indéfinitude.

Ce que fait Google, par exemple, c’est dresser un catalogue non exhaustif des activités réticulaires de x ou y. Google adresse à ses usagers les publicités que leurs usages font apparaître comme les meilleures publicités possibles. Ce qui existe c’est un état narratif du sujet. Ou bien on fixe ou bien le sujet est narration. Le sujet/narration est parfaitement indécelable. Ou bien on s’intéresse à la dynamique et l’on a pas le sujet, ou bien on fixe le sujet et l’on n’aura jamais la dynamique.

Lacan faisait la remarque suivante dans Psychanalyse et cybernétique : le réel, c’est ce que l’on trouve toujours à sa place. Si je le fixe à une place, ce n’est plus un sujet. Si c’est un sujet, il n’est jamais à une place. Le réel du sujet n’est jamais appréhendé. Le sujet étant en de multiples lieux, le sujet n’est pas réel. Comment penser que le sujet n’est rien de réel ou que le réel de l’Internet n’est rien du sujet ? C’est la deuxième étape de mon raisonnement, qui va s’intéresser à la subjectivité du point de vue de la simultanéité.

[b] Simultanéité

Il y a une leçon à tirer du postmodernisme que nous avons survolé tout à l’heure. S’il y a du sujet, il se situe dans un flux sémantique indéfini. Sa subjectivité, c’est de la narration, c’est du flux. Cette conception de la subjectivité présente deux lacunes :

(a) L’interprétation du sujet comme construction narrative, c’est à dire penser la construction du sujet de façon purement intellectuelle. Or cette construction n’est pas seulement intellectuelle. Le sujet n’est pas instanciable. C’est-à-dire que son statut d’objet et de sujet est radicalement indécidable. Il n’est ni seulement sujet, ni purement objet. Si l’indéterminisme peut avoir du sens ici, ce n’est pas seulement parce que l’on ne peut pas se décider sur ce que dit le sujet. C’est parce que la frontière entre l’objectivité et la subjectivité ne peut pas être marquée dans les pratiques du sujet. Quand on marque « objectivement » le sujet réticulaire, on l’arrête à quelque chose ou sur quelque chose qu’il n’est pas. Il n’est pas seulement cela : ce qu’il a écrit. On oublie son enracinement technologique, industriel, objectif, les enracinements objectifs et protéiformes à la fois des pratiques réticulaires du sujet. On oublie que les pratiques de l’Internet sont enracinées dans un monde matériel, objectif, concret, contraignant, aliénant et que « sujet » se dit d’un dispositif opératoire au moins partiellement dépossédé de l’ensemble des attributs technologiques à travers lesquels, pourtant, il « est » ce qu’il est et fait.

Alors pourquoi dire que le sujet est simultanément sujet et objet ? Pourquoi rattacher l’impossibilité d’instancier le sujet au fait qu’il soit indécidable de statuer sur sa subjectivité ou son objectivité, le sujet étant les deux à la fois ? Parce que les flux narratifs qui font le sujet s’inscrivent dans des systèmes sémantiques dont les rationalités sont irrepérables, ou ne concernent plus du tout le sujet.

L’Internet est sans doute un lieu privilégié dans lequel nous nous auto-produisons narrativement. Mais nos narrations s’inscrivent dans des systèmes techno-informationnels complexes. Or ces systèmes et leurs rationalités nous échappent, nous demeurent étrangers. Nous ne savons pas comment Google nous identifie, ou plutôt comment il produit de la « pertinence » entre nos pratiques et les offres marchandes dont il entretient et fait prospérer le système. Nous ne savons pas de quoi les rationalités qui s’intègrent à nos pratiques réticulaires sont capables, de quoi elles sont fécondes. Nous ne maîtrisons pas le processus de constitution des systèmes que nous utilisons. Au moment où nous sommes sujet qui nous narrons, nous sommes enfermés dans des logiques informatiques qui ne sont pas nous. Exemple : dans un site de syndication, il n’y a pas d’autre moyen de sauvegarder des liens qu’on souhaite conserver sinon en les juxtaposant, en les accumulant les uns à la suite des autres. C’est contraignant. (contrainte du menu déroulant, de la linéarité, de la juxtaposition). De nouveaux sites de syndication, comme Yoolink, présentent de nouveaux types de syndication avec de nouvelles procédures possibles, et donc de nouvelles contraintes techniques et sémantiques.

(b) La deuxième lacune d’une conception réductivement postmoderne du sujet tient au fait qu’elle se contente d’en importer une conception traditionnelle et naturaliste en la transformant et en substituant à une demande de définition univoque du sujet une demande de définition plurivoque du même sujet. Le passage de l’univoque au plurivoque permet de faire l’économie de la substance classique. On substitue la narrativité contemporaine à la substantialité classique. Ainsi la position postmoderne préserve la question du sujet et achève en ce sens de la naturaliser.

La position que nous adoptons pour notre part est en quelque façon « post-postmoderne », s’il est permis de dire. Car il s’agit sans doute de considérer la question du sujet comme indépassable mais il s’agit également de considérer comme indépassable la simultanéité de deux exigences : celle de poser la question du sujet, et de celle de révoquer la question du sujet et donc de ne plus la poser. Ce qui d’une fait écho à une exigence de curiosité : poser la question du sujet, c’est y être « intéressé ». Mais d’autre part, ne pas poser la question du sujet ou mieux, demander à ne pas poser la question du sujet, c’est dire : « la narrativité est un processus infini en raison de quoi le sujet n’est pas identifiable » — ce qui équivaut à : « intéressons-nous donc à ce qui n’est pas identifiable, aux conditions de sa non-identifiabilté, c’est-à-dire à la réticularité en tant que telle ». Nous demandons donc ici de réfléchir à la nature de la réticularité, à sa dynamique, à son caractère infini, et prenons le parti de considérer les réseaux ou l’Internet non comme un système d’outils communicationnels, mais comme un monde, comme — précisément — le monde du sujet : sujet-monde et réciproquement monde-sujet. Le résultat, c’est qu’avec le « sujet », on a affaire à quelque chose qui est à la fois sujet et objet, quelque chose qui est au centre d’une question qui est simultanément posée et non posée.


Le chat de Schrödinger est à la fois mort et vivant. Notre « sujet de Schrödinger » admet les deux états simultanés de l’auto-énonciation narrative et de la dépropriation objective. Le système de la narration fonctionne car le sujet ne comprend rien, il est objet du système. Le sujet surgit dans une double logique, de l’exploitaiton et de la fixation des données, et dans une logique de refus de la question du sujet, au bénéfice d’une anthologie des réseaux. Cette simultanéité est descriptive, c’est une description de la réalité des réseaux, qui est à la fois sémantique et syntaxique. Le sujet se construit sémantiquement sur les réseaux. Cette construction est heurtée par les circonstances syntaxiques, qui rendent possible la chose. L’unité du sujet est brisée par le système des opérations syntaxiques qui rendent possible ce travail narratif et dont le sujet n’a pas la moindre idée. Le sujet qui se narre se narre dans la succession des états de sa vie. La sémantique du sujet, c’est l’histoire du sujet. L’Internet exprime mon histoire en train de se faire. Mais syntaxiquement, l’Internet, c’est la conservation des données, la préservation d’un état donné, fixé. Syntaxiquement je suis encore là, même si je suis ailleurs. Que le sujet soit à la fois sujet et objet, ce ne sont pas de simples manières de voir, c’est une description objective de ce que sont les réseaux. Le réseau est une mémoire de ce que nous sommes, qui fait que nous ne sommes pas ce que nous sommes.

Résultat : notre sujet est un hypersujet, multiple et volatil, simultané et permanent. Ce que j’ai effacé, l’Internet l’a conservé, les archives conservent ce que je suis. Le sujet est mort, mais est vivant. Il continue de se narrer, tend à se rendre identifiable, mais il s’échappe.


PS: Les enregistrements proposés sont des enregistrements amateurs et de médiocre qualité, mais non pas inaudibles, ni même particulièrement saturés de grésillements ou de bruit. Qu’on veuille donc bien en pardonner les défauts techniques.
Avec le logiciel Quicktime™, il est possible, si on le souhaite, de les sauvegarder localement sur son ordinateur en cliquant sur le triangle situé à la droite du visuel, et en suivant les indications du menu déroulant proposé.