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05
2007
L'Internet, ses mots et ses pratiques
«Que sais-je?»
Séance de séminaire du 22 mai 2007

Si toute expérience des réseaux n’est pas une expérience savante des réseaux, il n’en est pas moins vrai que l’Internet constitue désormais un espace de construction savante des savoirs, et que nulle discipline — pas même la philosophie — ne fait l’économie d’une appropriation cognitive des affordances du Réseau.

Adossant notre argument au débat qui opposa en 1997 l’australien Archie Zariski à l’américain Bernard Hibbitts, nous nous serons efforcé de mettre au jour deux schèmes cognitifs concurrents, le schème dialogique et le schème archiviste, qui nous paraissent conditionner toute réflexion sur une appropriation cognitive savante de l’Internet.

L’idée d’une « communauté des savants » ne suffit en effet pas à comprendre le phénomène du partage réticulaire des connaissances. Un tel partage suppose une conception commune de ce que sont des « connaissances », et ce sont précisément ces deux schèmes concurrents du « dialogisme » et de l’« archivisme » qui conditionnent à leur tour l’interprétation que nous sommes susceptibles de nous donner de nos « savoirs ».


N.B. : Le texte qui suit est la fiche-résumé de la séance de séminaire du 22 mai 2007.


Notre expérience des réseaux est celle d’un « vortex informationnel » pour ainsi dire infini, autant sur le plan quantitatif (multiplicité des sources) que sur un plan qualitatif (sources de natures différentes) ; un exemple de source « polymorphe ».

Le problème de l’appropriation cognitive des ressources du Réseau se pose à au moins trois niveaux :
- le niveau de l’expérience ordinaire.
- le niveau de l’expérience professionnelle (voir deux articles du journal Le Monde daté du 29 avril 2007, en page 3 sur l’augmentation du nombre des sites amateurs d’information, et en page 17 sur la concurrence réelle ou supposée qu’ils exercent sur les sites professionnels et/ou institutionnels.
- le niveau de la recherche scientifique, qui présente à son tour deux aspects :

  • un aspect pratique avec la réorganisation progressive des grandes institutions académiques et leur intégration des contraintres liées au développement des réseaux ;
    — > un cas d’espèce, le projet ECHO.
  • un aspect théorique dont les contours sont dessinés par le débat qui opposa en 1997 le juriste australien Archie Zariski au juriste américain Bernard Hibbits — débat qui n’a pas concerné la question de la loi applicable à la numérisation des œuvres de l’esprit, mais la question de la construction scientifique des savoirs, notamment (mais pas seulement) dans le domaine de la recherche juridique.

[A] Examen des arguments d’Archie Zariski, développés dans un texte intitulé « “Never Ending, Still Beginning” : A Defense of Electronic Law Journals from the Perspective of E Law Experience » :

  • les effets expansionnistes de la numérisation des revues scientifiques/savantes ;
  • la viabilité économique du passage au numérique ;
  • l’adéquation de la forme numérique à la nature même de la recherche scientifique.

Ainsi le passage au numérique des activités de publication scientifique/savante permet non seulement aux institutions de continuer de remplir leurs fonctions traditionnelles de recherche (garantie de qualité), mais également d’offrir de meilleures conditions de reconnaissance aux auteurs et des opportunités accrues pour eux de débattre de leurs recherches.
— > une étude de cas : la revue d’Histoire Clio, qui outre les textes qu’elle met en ligne offre la possibilité de consulter des données au moyen d’outils de traitement aidant à reconstruire les cheminements argumentatifs proposés dans la revue électronique ou papier.

[B] Les objections de Bernard Hibbitts, développées dans un texte intitulé « E-Journals, Archives, and Knowledge Networks : A Commentary on Archie Zariski’s Defense of Electronic Law Journals », sont destinées à défendre l’idée selon laquelle les réseaux ne permettent pas seulement un passage du matériel à l’immatériel numérique, mais aussi et surtout de la publication médiatisée par l’institution à l’auto-publication des auteurs eux-mêmes. Pour cela, quatre arguments principaux :

  • sur la facilité d’appropriation technique des outils informatiques de publication numérique ;
  • sur le caractère parfaitement contingent, historiquement parlant, de l’existence des revues scientifiques/savants ;
  • sur l’imprévisibilité des affordances du numérique en général et des réseaux en particulier pour ce qui concerne la nature même des recherches et des publications qu’ils permettent ;
  • sur le caractère fondamentalement novateur des archives [1] que permet de construire l’espace informatique.

Dans la suite du propos de Bernard Hibbitts, il faut considérer l’espace numérique de l’Internet non comme un appoint cognitif, mais comme un vecteur de radiance de la recherche scientifique, qui y trouve à la fois un espace de structuration original (construction d’archives) et un critère perpétuellement mobilisé de validation (révisabilité).

[C] Les réponses aux objections de Hibbitts par Zariski, développées dans un texte intitulé « “Knowledge Networks” or Discourse Communities ? », se concentrent sur deux arguments principaux :

  • les techniques de l’auto-publication induisent la substitution de stratégies d’archivage à des stratégies de publication ;
  • le paradigme de l’archivage est anti-démocratique parce qu’il substitue des contraintes technico-informatiques aux règles dialogiques de la formation/validation des savoirs.

Il est dès lors clair que le débat Zariski/Hibbitts ne concerne pas seulement la forme de la publication des œuvres scientifiques/savantes, mais la nature réticulaire et/ou réticularisée des savoirs. La différence des points de vue est une différence de schèmes cognitifs, dialogique-rationnel pour le premier, archiviste-séminal pour le second.

Si l’on examine l’hypothèse de travail de Hibbitts et son schème archiviste, on constate qu’il privilégie l’indexation des contenus de connaissance et postule la transformabilité en contenu des architectures qu’il mobilise. L’idée directrice est ici celle d’un savoir qui ne consiste pas dans une chaîne définitivement articulée de connaissances, mais dans une indexation actuellement pertinente de données de connaissance plus ou mpins éparses. Ce qui emporte deux types de conséquences :

  • « savoir » et/ou « penser », c’est manipuler des index, co-ordonner des contenus, et finalement assumer l’hypothèse d’une logicité radicale des savoirs ;
  • l’idéal de la connaissance est un idéal efficacéiste de « disponibilisation » des savoirs à des fins de retraitement cogntif/informatique.
    — > étude de cas : le site « logiciste » Arkeotek, dont on retiendra principale la revendication d’une réductibilité logique des textes savants, non seulement issus des sciences dites « dures », mais également du champ très vaste des sciences humaines [2].

La question « Que sais-je ? » est par conséquent, ici, une question structurale, opposant une schème dialogique à un schème archiviste et indexical de construction des savoirs. « Je sais » est un énoncé susceptible de renvoyer soit à un habiter, soit à un structurer.

On fera l’hypothèse qu’on ne peut s’affranchir de cette contrainte dualiste qu’en interprétant la question « Que sais-je ? » en termes de mobilisation de ressources. Deux points importent à cet égard :

  • la maîrtrise de l’outil informatique, non seulement l’habileté technique relative à l’« écriture assitée par ordinateur » [3], mais également la maîtrise de l’ensemble de la chaîne de production des « objets de sens » dont les réseaux peuvent être le lieu d’existence ;
  • l’investissement herméneutique des pratiques informatiques ainsi définies — notre postulat étant que les pratiques informatiques ne sont pas réductibles aux dispositifs instrumentaux qu’elles mobilisent, mais qu’elles consistent dans un infléchissement déterminé de nos pratiques intellectuelles elles-mêmes.

On remarquera ainsi qu’au bout du compte le problème de la construction des savoirs — élaboration et distribution [4] — n’a pas fondamentalement changé entre 1997 et 2007. Les enjeux de connaissance sont pour ainsi dire criblés des contraintes systémiques qu’y font peser l’Internet et ses structures informatiques sous-jacentes, logicielles et industrielles.

Mais on remarquera aussi qu’une des voies de clarification de ce double problème réside dans la puissance synergétique des instances éditoriales publiques et privées, institutionnelles ou communautaires, individuelles ou collectives. La construction des savoir est un phénomène en phase d’universalisation asymptotique, dont le nombre des acteurs ne peut cesser de s’accroître, même si les conséquences, en termes de sens, demeurent parfaitement indécidables.

C’est là, « en acte », un processus tout à la fois informationnel et spéculatif qui contribue à la réalisation de l’idéal classique d’une authentique communauté des savants — dont on rappellera une rapide description par Descartes dans une lettre du 29 janvier 1640 à Meysonnier [5] : « La recherche de la vérité est si nécessaire et si ample, que le travail de plusieurs milliers d’hommes y devrait concourir : et il y si peu de personnes au monde qui l’entreprenennt à bon escient, que ceux qui le font se doivent d’autant plus chérir les uns les autres, et tâcher à s’entr’aider en se communiquant leurs observations et leurs pensées. »


[1] Ce terme d’archive ne désigne pas un ensemble de matériaux de recherche « archivés » et pour ainsi dire « déposés » dans un lieu, même virtuel, de conservation ; il désigne un objet informatique structuré comme une base de données, dont les contenus aussi bien que l’architecture sont disponibles et/ou transformables. Il s’agit donc d’un matériau informatique en perpétuelle évolution et (re)contruction.

[2] À m’appui de ce dernier point, voir l’application des principes du logicisme à la réécriture de textes d’archéologie, notamment p. 6 et suivantes.

[3] Cf. sur ce point notre intervention sur « WP ».

[4] Cf. également sur ce point notre communication d’avril 2007 au Centre Marc Bloch de Berlin (en anglais).

[5] Lazare Meysonnier, Philosophe et Médecin du Roi.