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2007
Informatique et philosophie
«Y a-t-il une pensée informatique?»
Communication du 25 avril 2007

La question de l’existence d’une « pensée informatique » n’est pas une question de fait, c’est une question de sens. En examinant le mode de constitution de la pensée informatique, c’est-à-dire d’une discipline avant tout affectée à décrire des objets et des fonctions en termes de calcul, nous cherchons à élucider le schème à la fois théorique et pratique de la relation qu’elle détermine entre nous-nêmes et notre « monde ».

Il n’est effectivement pas possible de restreindre l’analyse de la pensée informatique aux circonstances technico-épistémiques de son développement. Car son développement n’est pas simplement scientifique, il est dans le sens le plus large et indéterminé du terme « humain ». L’informatique — et par conséquent ses modes de pensée — concerne la « vie », elle affecte les gestes les plus ordinaires de notre quotidien, de nos activités sociales aussi bien que de nos activités intellectuelles supposées les plus « spirituelles », et nous impose par conséquent d’essayer de comprendre comment elle les traverse ou les crible.

Notre travail cherche cependant à rompre avec une logique de l’aliénation qui voudrait que nous soyons comme accablés par un destin technologique sur lequel nous n’aurions désormais plus aucune prise. Que la pensée informatique étende son schème intellectuel sur notre réalité n’implique pas que nous en soyons comme des victimes aveuglées par l’illusion de la puissance informationnelle. De l’« emprise » à la « reprise », il y a certainement un chemin d’élucidation, dont la réflexion qui suit est précisément une ouverture parmi d’autres.

Il peut paraître saugrenu de se poser la question de savoir s’il y a une pensée de l’informatique. Premièrement parce qu’en tant que discipline de programmation, l’informatique produit des outils logiciels qui contribuent non seulement à la réalisation de tâches extrêmement variées, mais à la reconfiguration également de ces tâches et de nos possibilités créatrices, professionnelles, ludiques, entrepreneuriales, intellectuelles. À ce titre un logiciel n’est pas seulement un outil mais également une méthode de travail, et une structure formelle et intellectuelle dans les exigences de laquelle s’insèrent nos propres finalités. C’est pourquoi deuxièmement la pensée informatique ne doit pas être considérée comme une simple discipline applicative, au sens d’une technique du calcul asservie à des finalités dont les principes lui demeureraient étrangers, mais comme une discipline intéressée par ses propres possibilités, et notamment par les limites mêmes de la calculabilité — limites de la réductibilité opératoire des objets ou des fonctions qu’elle formalise [1].


[1.] L’on a pu dire que « la science ne pense pas ». Isolé de son contexte, le propos est évidemment dénué de sens. Et précisément, en tant que discipline de programmation et de calcul, l’informatique est incontestablement un mode de la pensée. Ce qui signifie que la question de savoir s’il y a une pensée de l’informatique n’est pas une question de fait, mais qu’elle est une question de sens qui porte sur l’horizon sémantique de la pensée ainsi mobilisée plutôt que sur son mode opératoire. Question dont il y a au moins deux approches possibles :

 D’un point de vue strictement technique, il est possible de considérer les disciplines informatiques comme des dérivées des disciplines logico-mathématiques. Principalement soumises à des contraintes de forme, elles constituent une pensée dont l’armature mais également l’expressivité sont celles des opérateurs syntaxiques et de la grammaire qu’elles mettent en œuvre. Elles décrivent par conséquent une pensée dont l’autonomie tient aux protocoles techniques qu’elle mobilise à des degrés opératoires qui se distinguent selon qu’on se situe à proximité des opérations effectivement visibles par l’usager — le « calcul » d’une page par le navigateur Internet — ou bien dans la mémoire même de l’ordinateur, dont les espaces physiques sont alternativement occupés par les signaux électroniques 0/1 induits par les instructions logicielles qu’ils reçoivent. La description techno-logique du fait informatique, c’est-à-dire de la façon dont se déterminent successivement les diverses couches logicielles d’une machine, peut être considérée comme la base factuelle d’un épistémologie de l’informatique, inévitablement proche d’une histoire de son développement, non tant des logiciels eux-mêmes du reste, que de l’horizon opérationnel qu’ils déterminent.

 Un point de vue « philosophique » sur la pensée de l’informatique est irréductible à la description des couches opératoires d’un calculateur électronique — à quoi se ramènent fondamentalement les machines informatiques. Ce qui n’implique pas que le questionnement de la pensée informatique soit univoque du point de vue de la philosophie, ou qu’il soit simple de déterminer ce qui doit constituer une « philosophie de l’informatique ». Deux perspectives assez symétriques pourraient bien plutôt être distinguées.

    • Si l’on considère la pensée informatique comme un mode de la pensée mathématique, au motif qu’elle est adossée à une syntaxe, une grammaire, en somme une logique dont les contraintes sont absolument irréductibles, une « philosophie de l’informatique » serait comme une région secondaire d’une « philosophie des mathématiques », dont elle hériterait les principes heuristiques fondamentaux. De même dès lors que celle-ci porte conjointement sur la nature de ses objets — les « idéalités mathématiques » — et sur les conditions de sa vérité — la logique ou l’a priorité de ses constructions —, celle-là poserait la question de ce qu’est un programme et de ce que sont les conditions de son opérativité, de telle sorte qu’en toile de fond de son questionnement se situerait le thème de l’« opérativité », analogon informatique de celui de la vérité en mathématiques, et dont l’équivalence au schème de l’« efficacité », au sens technique du terme, serait l’enjeu principal.
    • Si l’on postule qu’il existe une questionnement philosophique spécifique de la pensée informatique, et non pas apparenté à la méta-analyse de la pensée mathématique, ce ne peut du coup pas être simplement parce qu’elle n’est qu’un moment ou un aspect de celle-ci, et il ne suffit par conséquent pas de remarquer qu’il y a des « langages informatiques » comme il y a un « langage mathématique ». Que les disciplines de programmation informatique soient assujetties à des contraintes logico-formelles n’implique pas moins qu’il faille les comprendre comme constitutives d’un mode princeps de la pensée logico-formelle, dont la dimension logique et formelle ne suffirait précisément pas à rendre pleinement compte. Ainsi, « Y a-t-il une pensée de l’informatique ? » est une question qui devrait être traduite dans ces termes : « Quel est le mode spécifique de la pensée logico-formelle auquel nous affaire avec l’informatique ? ».

La réponse que nous souhaiterions donner à cette question est que la pensée informatique est une pensée informationnelle, c’est-à-dire une pensée dont la fonction exclusive est de décrire des objets, ainsi que des fonctions associées à ces objets, et par conséquent des effets résultant de la mise en œuvre de ces fonctions.

À titre liminaire, on pourra considérer les rudiments d’un programme de test très généralement utilisé, et même depuis longtemps, dans le monde de la programmation informatique. On utilise en effet l’expression « Hello World », accompagnée ou non d’une ponctuation, pour montrer en quoi consiste l’acte de « communiquer » avec un ordinateur, c’est-à-dire en réalité de lui faire accomplir une série plus ou moins longue d’instructions — en l’occurrence, afficher précisément l’expression « Hello World ». Exprimée dans un langage à peu près naturel, en tout cas naturellement accessible à l’opérateur, l’instruction « print » ou bien encore « display dialog », « echo », etc. [2], est ensuite « compilée » par une ou plusieurs couches logicielles internes à la machine et traduite en la série des 0 et des 1 qui vont commander la circulation des électrons dans les circuits électroniques et produire l’effet escompté, l’apparition sur un écran de l’expression « Hello world ». Ainsi effectivement, l’instruction donnée en langage naturel décrit son objet, une fonction, et par anticipation l’effet réel escompté par l’opérateur de la machine.

Or « penser », assez paradoxalement, n’est pas si loin d’une telle procédure : décrire, repérer des connexions (fonctions), anticiper des effets. « L’homme pense » est un énoncé de ce type, dont on pourrait dire qu’il est du reste sémantiquement récursif. Mais il est vrai que ce dernier énoncé est équivoque, et même pour plusieurs raisons. Premièrement parce qu’il peut être entendu comme un énoncé signifiant que n’importe quel être humain, du seul fait qu’il est un être humain, « pense ». Ou bien deuxièmement parce qu’il signifie que l’homme auquel on pense, Albert et non pas Simon, est en train de penser plutôt que de jouer au billard. Enfin troisièmement parce que supposant qu’il « pense », nous supposons que son activité est intellectuelle et qu’elle consiste à compiler en quelque sorte des idées ; à moins qu’on n’entende qu’il imagine des choses ; ou bien c’est qu’il les médite ; ou bien qu’il est songeur, presque rêveur ; à moins qu’il ne soit en train de décrire des objets mathématiques ; mais s’il était en train de faire de la programmation ? Non, tout simplement, il vient de s’aviser que son cuir chevelu le démange ! De la proposition : « l’homme pense », l’équivocité est donc immense. Ce qui veut dire que la description qu’enveloppent tout uniment notre pensée et notre énonciation des choses n’est nullement informationnelle ni instructionnelle, ou plus exactement que si elles nous informent ou nous instruisent (ou assignent des instructions), elles demeurent irréductibles aux informations et/ou instructions qu’elles recouvrent éventuellement — mais non point nécessairement.

Symétriquement, nous devons concéder que les descriptions informatiques sont nécessairement, quant à elles, des instructions et informations strictement univoques, la moindre ambiguïté syntaxique dans telle ou telle chaîne de caractères induisant l’arrêt pur et simple de la fonction, voire de la machine elle-même. Ce n’est pas qu’il ne puisse y avoir comme un « style » dans la programmation — dont attestent les informaticiens eux-mêmes [3]. Mais à l’évidence le trait spécifique de la pensée informatique consiste bien dans la réduction informationnelle de la fonction « penser », c’est-à-dire à « décrire des objets et les fonctions qui leur peuvent être associées pour obtenir tel résultat escompté ». Et le vecteur d’une telle pensée est un langage informatique parfaitement fonctionnel, et que sa stricte univocité associée à sa dimension instructionnelle rendent parfaitement apte à réguler les signaux électroniques qui s’adressent à la machine — les 0 et les 1 scandant la circulation des électrons dans les mémoires physiques de l’ordinateur. Il en résulte que les contraintes machiniques déterminent en retour les possibilités pour ainsi dire descriptives du langage informatique « naturel » et conditionnent les possibilités opératoires de tout programme, déterminant par la même occasion le problème des limites de la calculabilité. Ou pour dire autrement : les descriptions de la pensée informatique s’adressent à des machines destinées à les mettre opératoirement en œuvre, et réciproquement les machines déterminent absolument les développements langagiers des disciplines informatiques — et donc la pensée informatique elle-même [4].

La proposition : « il y a une pensée informatique » n’a pourtant pas le même statut que la proposition : « il y a du sucre dans le café ». Car nous n’y faisons pas simplement un constat d’existence, ou pour mieux dire le constat d’existence que nous faisons ne vaut pas tant par le simple « il y a » de l’expérience immédiate, que par les implications qu’il emporte. En disant en effet qu’« il y a une pensée informatique », et mieux encore une spécificité de cette pensée informatique, nous postulons une réductibilité des opérations langagières à une suite d’informations et d’instructions, ou bien mettons précisément en balance une langue naturelle lourde de ses inconséquences et de ses ambiguïtés avec un langage informatique parfaitement opératoire, et qui pourrait tenir lieu de modèle pour une pensée réduite à de transparentes fonctions informationnelles. Parce que le langage informatique ne souffre pas l’erreur — celle-ci marque une rupture dans une logique discursive se répercutant fonctionnellement sur la machine —, il pourrait ainsi concrétiser le rêve leibnizien d’une « caractéristique universelle » ou d’une « algèbre de la pensée » [5]. Sur le plan pratique, du moins, son hégémonie devient de plus en plus incontestable, puisque le langage informatique décrit les contours techniques de notre existence : automobiles, trains, avions, hôpitaux, écoles, services sociaux ou de police, tous sont redevables aux machines informatiques et donc aux programmes qu’elles exécutent de leur efficacité ; et de même pour nos pratiques intellectuelles, le plus souvent désormais saturées des outils logiciels dont elles peuvent de moins en moins s’affranchir. Purement descriptive et opératoire, la pensée informatique détermine un univers descriptif et opératoire, calculable, anticipable, univoque, informationnel — l’univers des pratiques humaines les plus ordinaires, les plus anodines, en même temps que les plus cruciales, qu’il s’agisse de la gestion de la vie ou qu’il s’agisse de sa sauvegarde.

[2.] D’une efficacité qu’on peut qualifier de pervasive il est aisé de postuler une précellence de la pensée informatique, c’est-à-dire du modèle intellectuel qu’elle offre pour une description appropriée des objets et des fonctions qui leur sont associées, et plus encore de l’opérativité de la pensée qui s’y trouve impliquée. Les succès de l’opérativité informationnelle autoriseraient effectivement à postuler que la médiation technologique est destinée à optimiser, même asymptotiquement, le rapport de l’humanité à son monde, l’ensemble des rapports qu’elle entretient au « réel » et dont la rigueur serait comme atténuée par l’interface technologique, pilotée informatiquement, qui intercède entre ce que nous voulons et ce qui est : monde matériel des choses ou monde spirituel de la culture, le filtre technico-informatique qui nous les fait désormais apparaître nous garantirait une maîtrise optimale de leurs arcanes. Ce qui ne constitue du reste pas une représentation spécifique au monde et à la pensée informatiques, mais concerne tout aussi bien le monde industriel ou la navigation maritime des temps passés [6]. Il y a pourtant quelque chose encore une fois de très spécifique dans la façon dont la pensée informatique s’en vient cribler notre réalité, car elle ne ressortit pas simplement à une vision technologique du réel, mais à une certaine vision du sens de notre représentation du réel. Ce qu’on peut expliquer à partir de trois séries de remarques :

  1. Dans un registre purement « culturel », on commencera par rappeler un travail déjà relativement ancien du philosophe américain Michael Heim qui, dans Electric Language [7], thématise la question de l’écriture assistée par ordinateur. Le noyau de l’argument de M. Heim consiste dans l’examen de la « puissance transformative » de l’écriture, dont la mutation technologique contemporaine exerce un impact considérable non tant sur la « productivité » du geste de l’écriture, que sur les schèmes logiques de la pensée qu’elle mobilise. Loin de les optimiser, la temporalité spécifique de l’écriture assistée par ordinateur a pour effet d’obscurcir les processus réflexifs et cognitifs de la pensée en réduisant ses contraintes à celles d’une gestion du sens, non de son élucidation. Dans le contexte ontologique dans lequel le place M. Heim, l’outil informatique n’est pas conçu comme simple médiateur entre une pensée et son expression, mais comme un ensemble de contraintes systémiques issues de la machine et conditionnant l’organisation du système de la pensée qui entend les exploiter. Pour dire simplement, nous n’écrivons pas comme nous pensons, nous pensons comme nous écrivons. L’écriture électronique ne présente pas l’allure d’une simple transformation technique, elle signale un « arraisonnement » radical, et pourtant « voilé », du geste de la pensée et de son expression scripturale.
  2. McKenzie Wark est l’auteur de Un Manifeste Hacker [8], ouvrage dans lequel il s’efforce de décrire la façon dont les développements technologiques contemporains sont l’ultime avatar d’une emprise sur le monde humain d’allure techniciste et utilitariste, par conséquent idéologique, du fait ce qu’il appelle une « classe vectorale » — caractérisée par l’effort exclusif qu’elle mobilise en vue d’une réduction globalement téléologique, mais principalement marchande, des choses, des hommes, voire du « désir ». McKenzie Wark insiste dès lors sur les processus d’abstraction informationnelle du monde, qui tiennent en trois points :
    • La « vectoralisation » de l’information, qui consiste dans sa déconnexion d’avec a) ses propres conditions de production — l’information n’intéresse plus au sens strict ses propres lieux de production mais s’étend sur l’infinité d’espaces humains qu’elle peut technologiquement atteindre du fait de sa numérisation, partant de son ubiquité et de son instantanéité — ; et b) les formes culturelles qu’elle est susceptible d’atteindre, la mondialisation de l’information impliquant une sorte d’universalisation abstractisée de ses contenus informationnels [9].
    • La vectoralisation détermine ensuite le postulat d’une calculabilité et d’une contrôlabilité instantanées et globales de l’information, et par conséquent son exploitation pervasive et arbitraire, en tout cas exclusivement assujettie aux contraintes d’une « marchandisation » de ses contenus.
    • Enfin abstractifiant tous les rapports dans lesquels elle s’insère, du fait notamment d’une séparation consommée de la sphère communicationnelle d’avec les lieux du corps et de l’existence, la vectoralisation « traverse toutes les enveloppes » (p. 321) et va jusqu’à produire « la marchandisation du désir » (p. 383), par contraindre en les passant à son crible productiviste toutes les strates de notre existence dans leur réalité la plus intime.
  3. La pensée informatique est une pensée d’extension universelle, que trahit son emprise sur les différents espaces de la vie individuelle et sociale. Mais « emprise » ne signifie pas que nous sommes « assujettis » à une logique à laquelle nous ne saurions consentir, et de laquelle nous chercherions à nous libérer. « Emprise » signifie principalement que la vision informatique, informationnelle et efficacéiste du monde est pour ainsi dire une vision « devenue-naruelle » du monde, ou encore que c’en est une vision totalisante. C’est précisément sur quoi porte la réflexion, depuis presque une dizaine d’années, de l’informaticien Jaron Lanier, et notamment dans un texte intitulé One Half of a Manifesto. Jaron Lanier s’intéresse dans ce texte et tout au long de la série des discussions qu’il a suscitées aux représentations qui accompagnent le développement pervasif et arraisonnant des techniques informatico-informationnelles. Stigmatisant ce qu’il appelle le « totalisme cybernétique », il entend démontrer les failles de l’illusion que nous pourrions nourrir de posséder, par le moyen des outils informatiques, de l’interface appropriée à une exploitation ou gestion optimisée de notre rapport au monde. Parmi les arguments que développe J. Lanier, on pourra à cet égard en retenir deux qui restent centrés sur la question de l’informatique proprement dite :
    • La loi de progression des performances machiniques, que nous imaginons être linéaire et sur laquelle nous prétendons adosser une manière d’optimisme technologique et idéologique à la fois — « la maîtrise de notre monde dépend de la puissance de calcul de nos machines » —, est en réalité une « loi » parfaitement erronée et en vérité une naïve illusion techniciste. Car il n’y a pas de connexion stricte entre la montée en puissance des machines et la qualité des programmes qu’elles mettent en œuvre ; bien plutôt, la complexification des programmes tend à absorber presque entièrement l’augmentation de la puissance des machines, et trahit leur véritable nature dysfonctionnelle : un programme consiste dans une chaîne d’instructions fondamentalement robustes, mais dont la robustesse est paradoxalement accompagnée de sa propre fragilité [10].
    • La croyance dans la pertinence de l’idée selon laquelle la pensée informatique renferme une infinité de possibilités — c’est-à-dire se situe virtuellement à l’origine d’une réduction informationnelle de la réalité, tout spécialement de la réalité de la pensée, dont nous parviendrions à plus ou moins longue échéance à modéliser et reproduire machiniquement les activités en termes de calcul — est une croyance absurde en raison simplement du caractère éminemment « culturel » de la création informatique elle-même. Il faut entendre par là que la programmation ne consiste par dans l’ouverture successive de voies « nécessaires » ou « inévitables », mais que tout programme est expressif de manières de faire et d’habitudes de pensée, de choix tactiques ou stratégiques, qui trahissent son caractère parfaitement contingent, et déterminent des modes toujours singuliers de dysfonctionnalité.

La pensée informatique n’est donc pas simplement une discipline appliquée plus ou moins corrélée aux sciences mathématiques. De même en revanche que l’essor des sciences mathématiques a déterminé au seuil du XVII° siècle une mutation globale de la représentation de la nature et du monde, de même la pensée informatico-informationnelle détermine une dissipation des frontières entre le monde et sa représentation, entre le « réel » et le « calculable » — comme si la réduction informationnelle du monde, couvée par le « cybernétisme », devait constituer l’acmée spiritualisée de notre maîtrise de la nature : de toute nature [11] !

[3.] La chouette de Minerve, écrivait en substance Hegel, attend le soir pour prendre son envol. Il n’y a donc pas lieu de regretter que la philosophie ait quelque mal à s’emparer de la pensée informatique et d’en faire son thème. L’épistémologie de cette pensée en est une part, une étude anthropologique des pratiques informatico-informationnelles pourrait en être l’ersatz ou la béquille. Le retard qu’il faut accuser, en philosophie, n’est donc pas celui de l’après-coup, rédhibitoire, c’est plutôt celui du tempo réflexif, du surplomb herméneutique, et de la difficulté qu’éprouve la méditation de se tenir à une distance juste de son objet. Un tel surplomb, ou le projet de parvenir à définir une perspective méditative et interprétative appropriée, offrent du reste eux-mêmes une alternative théorique :

  • Une première tâche de la philosophie pourrait être — ou continuer — d’opérer une disjonction du technologique et de l’humain, au sens d’une exigence éthique du contrôle de la technologie à la lumière d’un rappel de, voire peut-être d’un appel à, l’« humain » en jeu dans les manipulations informatico-informationnelles. C’est, d’une manière particulièrement approfondie, la position que s’efforce de tenir la pensée de Heidegger depuis La Question de la technique, et jusqu’à la révision que constitue à cet égard la conférence de 1962.
  • Sensiblement différente pourrait être l’idée d’une assomption des effets culturellement telluriques de l’essor pervasif de l’univers informatico-informationnel, et la tentative de penser les modalités princeps d’une réappropriation informationnelle de notre monde, c’est-à-dire principalement de notre rapport technologiquement médiatisé au monde. Là encore, deux points peuvent paraître cruciaux :
    • L’enfermement technologique — on parle d’arraisonnement en français, d’enframing en anglo-américain — est nécessaire, au sens où sa logique de développement est celle-là même qui se caractérise comme emprise sur le réel. Il n’est cependant pas sûr qu’il faille de l’enfermement conclure à l’aveuglement, ou bien que du mode d’être de l’univers informatico-informationnel il faille déduire son inintelligibilité ou son inappropriabilité. En disant autrement : la conscience que nous pouvons prendre du mode d’existence de la pensée informatique et de son extension practico-éthique — puisqu’elle engage « vie » et « vivre-ensemble » — n’en annule certainement pas la nécessité, mais le statut de l’invention, de la créativité, et pour reprendre l’expression de McKenzie Wark du hacking, n’a pas le même sens selon qu’on se place sous le point de vue des contraintes technologiques que l’on subit, ou bien sous le point de vue de l’appropriation cognitive et pratique de ces contraintes. En cela, si les structures machiniques déterminent l’horizon de pensée dans lequel nous en faisons usage, la logique de l’usage des machines n’est pas pour autant conditionnée comme une logique normativement nécessaire de ces machines. Pour le dire prosaïquement : nous ne sommes pas tenus de faire des machines informatiques l’usage pour lequel elles ont été conçues et programmées [12] ! Hacker, cracker, programmer des « virus », sont autant d’activités informatiques appartenant à la logique de la pensée machinique ; mais elles ne relèvent pas normativement de cette logique, c’est-à-dire ne font pas écho aux dispositifs économiques, sociaux, éthiques même, auxquels on prétend non seulement rattacher la pensée informatique, mais devoir rattacher la pensée informatique. L’usage subversif de la pensée informatique est le point de vue immanent selon lequel la pensée machinique et informatico-informationnelle peut rompre avec sa propre nécessité aliénante. Ce qui s’y joue en effet n’est pas le seul usage utilitaire de la pensée informatique, c’est plutôt une certaine configuration de l’univers practico-éthique induit par cet usage : le droit, le statut d’une œuvre, de son auteur, l’identité, la maîtrise des choses aussi bien que des êtres qu’elles impliquent et que, à la lettre, elles touchent. Ainsi la pensée informatique, en tant que machinique, peut être dite « dépropriante », mais pour autant il n’est pas légitime de conclure qu’elle est fondamentalement « inappropriable » : qu’elle soit normative implique qu’en sa matrice même elle soit subversible.
    • La profondeur des enjeux d’une reprise de la pensée informatique — le contrepoint, pourrait-on dire, de son emprise — peut être également abordée dans la perspective de l’ordre bibliothécaire, qui est également celui de la conservation et de la taxinomie des savoirs. Dans la tradition classique, comme le montre Robert Damien [13], la diversité des savoirs pouvait être ramenée à l’unité normative d’une taxinomie rationnelle. Indexicale et classificatrice, la « raison » pouvait être conçue comme le guide universel d’une disposition encyclopédique des savoirs, dont l’ordre systémique pouvait être pour ainsi dire physiquement reproduit dans le cadre architectural et monumental de l’institution bibliothécaire. Mais l’architecture numérique à laquelle se rapporte l’indexation informatique et réticulaire des savoirs est d’un tout autre ordre, parce que son dispositif syntaxique prime le dispositif sémantique dont il permet le développement. Le potentiel de classification s’étant développé de manière exponentielle, il trahit une manière d’incommensurabilité entre sa propre puissance et celle des traitements cognitifs qu’il rend possibles.

Ce qui peut à son tour être diversement entendu.

L’on peut en effet aisément considérer que le fossé entre la puissance de traitement des machines et les vertus cognitives de l’intelligence humaine est appelé à se creuser de manière indéfinie, menaçant d’un engloutissement informationnel les savoirs et leur ordre. Ainsi par exemple, ce sont des algorithmes d’indexation parfaitement « transparents » pour l’usager [14] qui garantissent à ses requêtes sur l’Internet les succès qu’on leur connaît. Mais l’index ne tient plus lieu de grille rationnelle à partir de laquelle déterminer taxinomiquement une recherche, laquelle dépend précisément de l’ordre et de la classification des objets sur lesquels elle porte ; l’index est devenu une sorte de matrice dynamique et conditionnée par les requêtes qui la nourrissent, et pour les recherches qu’il alimente autant qu’elles l’alimentent lui-même, il demeure un point aveugle dont l’efficace n’est mesurable qu’à la condition de quitter le champ de la recherche d’informations, précisément, pour s’engager à pénétrer les arcanes du dispositif informatique à l’intérieur duquel elle devient elle-même possible [15].

Mais on peut également assumer l’essor exponentiel de l’information en des termes qu’il faudrait qualifier de surinformationnels. Si en un sens l’expérience de l’information peut effectivement être aveuglante, du fait de son ubiquité et de sa pervasivité, l’expérience de la production de l’information n’en peut pas moins être, en son fond, une expérience de connaissance, au sens d’une expérience de production de contenus sémantiques pertinents et proprement discutables. Et à cet égard, l’autre de la pervasivité pourrait bien être la sérendipité, la rencontre accidentelle du sens, et la constitution chaotique mais non moins réelle d’expériences de compréhension et de vie. Car paradoxalement, c’est sans doute moins dans le rejet réactif des flux quantitatifs de données que résident les conditions d’une appropriation numérique de la pensée informatico-informationnelle, que dans l’effort de produire des flux qualitativement ordonnés à des pratiques de sens : recherche scientifique, mais aussi activisme socio-politique, réseaux d’aide, espace de création, etc.


La question de la pensée informatique n’est en somme pas celle de son existence de fait. Elle pourrait plutôt être celle de son antinomie. Ce qui signifie que le choix théorique que nous avons à faire, du moins dans une perspective de « philosophie de la pensée informatique », n’est pas entre accueillir avec optimisme ou rejeter avec une vaine violence la réalité de l’informatisation de notre existence, dans ses dimensions autant pratiques que culturelles, autant cognitives que vitales et politiques. Notre choix théorique est celui a) de considérer qu’il y a une manière d’alternative dans les visions que nous pouvons nous proposer du « monde informatique et réticulaire », et que ces visions sont concurrentes et appelées à lutter pour une hégémonie théorique aussi bien que pratique sur notre Weltanschauung. Disons prosaïquement, et dans une perspective relativement limitée : « L’Internet sera commercial ou sera culturel » — ce qui signifie en vérité : « L’Internet sera commercial ou ne sera pas » ! Or notre choix théorique peut également être celui b) de considérer que la concurrence des visions du monde qu’engage la pensée informatique est proprement antinomique, et qu’il n’y a par conséquent pas de solution univoque mais une solution critique à l’alternative de l’« emprise » et de la « reprise ». Le mode d’existence de cette pensée numérique, retournée sur elle-même, d’un seul mouvement dépropriante et appropriante, redondante ou contradictoire, tout à la fois tentée par le « vectoralisme » et ouverte sur le « hack », et celui de la dualité et de la duplicité, de l’infini des inventions et des espérances.


[1] La question de la calculabilité rencontre celle de l’intelligence artificielle, et plus exactement de la réduction logicielle et applicative de la pensée et, au-delà, de la conscience elle-même — sur ces problèmes, voir le débat opposant John Searle à Daniel Dennett (le point de vue développé sur ce débat est plutôt favorable à Daniel C. Dennett) — un compte rendu extensif et détaillé de la position de Searle est proposé par Larry Hauser à l’URL : http://host.uniroma3.it/progetti/kant/field/chinese.html ; pour une approche sous l’angle de Dennett, voir l’URL : http://ase.tufts.edu/cogstud/papers/concrobt.htm

[2] Pour toute une série de possibilités, voir l’article Hello world sur Wikipedia.

[3] Voir par exemple les URL http://www.ocaml-tutorial.org/style_de_programmation, ou bien encore http://ljk.imag.fr/membres/Bernard.Ycart/polys/demarre_scilab/node20.html. On remarquera que la question du « style » ou de l’« élégance » n’est pas d’ordre proprement esthétique, mais plutôt technique, l’enjeu étant celui de l’économie des ressources disponibles dans la machine.

[4] Prosaïquement, cela signifie qu’on peut postuler une coïncidence entre la courbe de développement des logiciels et la courbe de développement de la puissance des machines.

[5] Dans « Time, communication, and the nervous system », article paru en 1948, Norbert Wiener fait explicitement le lien entre les anticipations de Leibniz et le développement du langage informatique.

[6] Presque trivialement, on peut se rappeler que la destruction du Titanic n’est qu’un avatar imbécile et tragique tout à la fois d’une représentation du monde complètement médiatisée par un schème scientiste du progrès technique.

[7] Yale University Press, réédition 1999. — Pour un examen plus approfondi de cet ouvrage et de sa problématique, on se reportera à notre conférence du 4 avril 2006 au Collège international de philosophie, intitulée Michael Heim ou « l’écriture assistée par ordinateur ».

[8] Éditions Criticalsecret, 2006. — On pourra également se référer à la synthèse qu’en donne la revue Rue Descartes dans son numéro 55 (p. 118 sq.), ainsi qu’à la discussion de cette synthèse sur le site du Collège international de philosophie.

[9] Prosaïquement encore une fois, on pensera à la façon dont la destruction de World Trade Center de New York a fait l’objet d’un spectacle réellement mondial, nul n’ayant pu échapper au spectacle, sous une forme ou sous une autre, de ces images.

[10] L’anglo-américain a ici un avantage sur le français, car brittleness, terme qu’emploie J. Lanier, désigne non pas exactement la fragilité, mais la fragilité de ce qui est résistant. Par exemple on peut dire d’un verre en cristal qu’il est fragile, mais on dira d’un verre « Duralex » qu’il est brittle : résistant, jusqu’au moment précisément où sous le choc il se disperse en une infinité de morceaux éparpillés.

[11] Dans Langue de tradition et langue technique, conférence prononcée en 1962, Heidegger revient sur une idée de Norbert Wiener, qui voyait dans le déploiement de la puissance informatico-informationnelle la possibilité non seulement de « commander » (kyberneïn) toutes choses par la médiation des calculateurs, mais également d’être grâce à eux selon des modalités ontologiques radicalement transformées — cf. op. cit., Bruxelles, Lebeer-Hossmann, 1990, notamment p. 36-39.

[12] À titre d’exemple, on peut rappeler que l’iPod d’Apple a été conçu comme un instrument propriétarisé d’écoute/de consommation musicale. À ce jour, il en existe d’autres usages, parmi lesquels la possibilité de convertir un iPod en disque dur hébergeant le système opératoire Linux. — Pour plus d’informations, se reporter à la section appropriée du Sourceforge Project.

[13] Bibliothèque et État, Paris, P.U.F., 1995.

[14] Ce qui signifie qu’ils fonctionnent de manière proprement inintelligible pour lui.

[15] Ce qui revient à dire que les conditions de possibilité de la recherche d’informations sont au moins autant dans les outils informatico-informationnels qu’elle mobilise que dans les besoins cognitifs « naturels » qu’elle prétend satisfaire.