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03
2007
L'Internet, ses mots et ses pratiques
La culture numérique en son «effet-monde»
Séance de séminaire du 13 mars 2007

Il peut paraître assez trivial de reconnaître que nos pratiques réticulaires, comme toute expérience de vie, requièrent pour être maîtrisées et réfléchies une forme ou une autre de « culture », c’est-à-dire une forme ou une autre de normativité cognitive et/ou éthique.

À reconsidérer cependant ce banal modèle axiologique, on peut être amené à observer qu’il recouvre une manière d’instrumentalisation du phénomène de la « culture », souvent réduite au schème assez rudimentaire d’une compétence informatique ou numérique. C’est pourquoi, au rebours de conceptions assez répandues, notamment au plan institutionnel, nous faisons l’hypothèse que l’alternative à une conception réductrice de la « culture numérique » en est une conception cosmogonique.

Nous entendons par là que la maîtrise opératoire des « technologies de l’information et de la communication » n’est pas la condition « culturelle » d’une expérience réussie des réseaux ; mais qu’une conception et compréhension de la « culture » comme créatrice de mondes — textuel, iconographique, multimédiatique — est la condition d’un déploiement créatif et réflexif des « technologies dans la société de l’information ».

[Extrait]

... où l’on a suivi le chemin de certaines « recommandations » du Parlement européen et du Conseil destinées aux institutions éducatives, qui trahissent une confusion réductrice de la « culture » et de son accompagnement technologique.

Citation extraite du Journal Officiel de l’Union Européenne daté du 30 décembre 2006 :

Compétence numérique

- Définition :

La compétence numérique implique l’usage sûr et critique des technologies de la société de l’information (TSI) au travail, dans les loisirs et dans la communication. La condition préalable est la maîtrise des TIC : l’utilisation de l’ordinateur pour obtenir, évaluer, stocker, produire, présenter et échanger des informations, et pour communiquer et participer via l’Internet à des réseaux de collaboration.

- Connaissances, aptitudes et attitudes essentielles correspondant à cette compétence :

La compétence numérique exige une bonne compréhension et connaissance de la nature, du rôle et des possibilités des TSI dans la vie de tous les jours, dans la vie privée, en société et au travail. Il s’agit des principales fonctions d’un ordinateur, comme le traitement de texte, les feuilles de calcul, les bases de données, le stockage et la gestion de l’information. Il faut aussi comprendre les possibilités et les risques potentiels de l’internet et de la communication au moyen de supports électroniques (courrier électronique, outils en réseau) pour le travail, les loisirs, l’échange d’informations et la collaboration en réseau, l’apprentissage et la recherche. Les individus devraient également comprendre comment les TSI peuvent constituer un support à la créativité et à l’innovation, et être sensibilisés aux problèmes de validité et de fiabilité des informations disponibles et aux principes juridiques et éthiques liés à l’utilisation interactive des TSI.

Les compétences requises comprennent l’aptitude à rechercher, recueillir et traiter l’information et à l’utiliser de manière critique et systématique, en évaluant sa pertinence et en différenciant l’information réelle de l’information virtuelle tout en identifiant les liens. Un individu devrait avoir l’aptitude à utiliser des techniques pour produire, présenter ou comprendre une information complexe et l’aptitude à accéder aux services sur Internet, à les rechercher et à les utiliser. Un individu devrait avoir l’aptitude à utiliser les TSI pour étayer une pensée critique, la créativité et l’innovation.

L’utilisation des TSI exige une attitude critique et réfléchie envers l’information disponible et une utilisation responsable des outils interactifs. Un intérêt à s’engager dans des communautés et des réseaux à des fins culturelles, sociales et/ou professionnelles sert également cette compétence.

Commentaire et poursuite de l’exposé :

Postulant que la maîtrise technologique de l’outil informatique est la condition d’une approche « culturelle » des réseaux — en ce sens qu’elle est validée aux plans éthique et cognitif —, les recommandations du Législateur participent d’une « culturalisation » subreptice de cet outil, réduit à ses « fonctions principales » et destiné à pallier les « risques potentiels » ou les « problèmes de fiabilité » que poserait par lui-même l’Internet.

Sans vouloir nier que de tels « problèmes » puissent se poser, nous soutenons l’hypothèse que l’expérience des réseaux ne s’y réduit pas, non parce qu’elle peut assez naturellement être sereine, mais parce que le schème problématique mis en œuvre par ces recommandations ne s’y applique que par sophisme.

La « navigation informationnelle » n’est en effet pas une métaphore numérique de la navigation maritime. Tandis que nous avons ici affaire à un modèle strictement technique de la relation des moyens disponibles aux fins projetées — répondre à des contraintes de forces —, la navigation informationnelle consiste essentiellement en échos rendus à des « objets de sens » disponibles, malléables, reproductibles, etc. Il s’agit donc d’une expérience intellectuelle de la « rencontre » et de son sens, une expérience intellectuelle qui en son fond est celle d’une altérité, d’une nouveauté, de singularités plurielles et partiellement inappropriables. En tant que telle, et parce qu’elle implique une manière ou une autre de « réponse », c’est une expérience radicalement irréductible aux protocoles technologiques pouvant la conditionner, au moins partiellement.

Or un tel constat ne doit pas nous amener à dénoncer, dans les recommandations du Parlement européen et du Conseil, la confusion du technique et du culturel ; il nous conduit plutôt à en déplacer, voire à en renverser la relation. Ce qui signifie que nous n’aurions pas à penser l’expérience « culturelle » des espaces informationnels comme sous-tendue par une maîtrise technique optimale de l’outil informatique ; mais que nous devrions penser la maîtrise technique optimale de l’outil informatique comme sous-tendue par une conception cosmogoniste de la culture et de ses « effets-monde ».

[...]