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2007
De nouveaux processus éditoriaux
«Note sur l'édition numérique»
Communication du 25 janvier 2007

La réalité de l’édition numérique recouvre à la fois un phénomène de transformation des conditions de production et de diffusion des « objets de sens » qui sont les siens, et une relation nouvelle des « auteurs » à leurs œuvres, et de celles-ci aux conditions technologiques dont elles sont issues.

La problématique de l’édition numérique peut dès lors se résumer principalement à deux choses. D’une part, à l’évaluation qualitative de son activité, ce qui suppose de poser adéquatement le problème — du reste très classique — du rapport entre sa détermination quantitative et ses effets qualitatifs ; et d’autre part au statut du créateur et de la création, l’un et l’autre étant pris dans des processus qui les excèdent, s’ils ne les anéantissent pas.

Le texte de la communication suivante aborde cette double problématique en s’efforçant d’esquisser les lignes de fuite d’une analyse plus approfondie — et à venir... — du phénomène de l’édition numérique.

Il est apparemment très facile de décrire le phénomène global de l’édition numérique, qui recouvrirait tout simplement la transformation informatique des modalités de production des « objets de sens » : textes, images animées ou inanimées, sons, etc. Il s’agit en effet d’un phénomène qui inclut au moins l’une, et potentiellement les deux procédures suivantes :

  • La production proprement dite des « objets de sens », issus de l’instrument informatique lui-même, dont on exploite les capacités de simulation - la machine tenant tantôt lieu de crayon, tantôt de pinceau, d’instrument de musique, etc.

  • La diffusion des « objets de sens » par voie de supports électroniques, lesquels vont des réseaux informatiques à la simple disquette, et probablement même au papier, qui peut retenir la forme ultime d’existence de l’objet numérique, sous une modalité aisément utilisable.

De la disponibilité qu’il est ainsi possible de postuler du processus éditorial considéré dans son ensemble, on pourrait être autorisé à conclure à l’évidence de son principe, c’est-à-dire à l’idée qu’il résulte de la désintermédiation de la chaîne éditoriale, qu’elle concerne la production ou qu’elle concerne l’évaluation et la diffustion des « objets de sens ». La désintermédiation serait effectivement caractéristique de sa nature, sur un plan tout à fait essentiel et non pas au titre d’une simple conséquence pratique du processus éditorial considéré dans son ensemble. On appellera ainsi « édition numérique » un processus désintermédié — donc à la lettre : immédiat — de production et de diffusion des « objets de sens ». Et l’on pourrait dès lors admettre, à titre de corrélat, que la désintermédiation induit l’exponentialité, et que l’édition numérique est ainsi le mode le plus fécond d’engendrement des « objets de sens », du moins sur un plan quantitatif.

Or c’est évidemment la correspondance entre cette fécondité du processus numérique et l’envergure de l’expérience intellectuelle, ou esthétique, ou éthique, ou affective, ou pragmatique, qu’elle provoque, qu’il convient d’interroger. L’analyse problématique de l’édition numérique pourrait ainsi graviter autour de deux thèmes principaux, qui sont pour le premier celui de la relation du « quantitatif » au « qualitatif » des « objets de sens » ; et pour le second celui des conditions à la fois subjective et objectives de leur production.

Pour le dire en une image, l’édition numérique se caractérise par des vertus essentiellement « panspermatiques », dont rien n’implique cependant qu’elles induisent aussi bien une polymathie des utilisateurs qui y sont exposés du fait de leur expérience réticulaire. Comprenons par là deux choses : premièrement, que la disponibilité des « objets de sens » n’implique pas leur appropriation, et notamment qu’on en fasse une expérience approfondie et elle-même féconde ; et deuxièmement, que l’objectivité de la réalité des « objets de sens » n’implique pas celle de leur signification, vérité ou pertinence.

On a dès lors très vite fait de mal poser le problème du rapport entre la détermination quantitative et la détermination qualitative de cette « panspermie ». Ce qui est effectivement en jeu, ce n’est pas le contournement des circuits traditionnels de production et de validation des « objets de sens », des savoirs, des musiques, des opinions, etc. ; ce n’est pas plus l’encombrement des réseaux et le bruit qui s’y diffuse sans interruption, ou cette espèce de « spamming » intellectuel auquel nous sommes surexposés du simple fait que nous entreprenons d’y naviguer. La distinction entre des prestations « intéressantes » et d’autres qui restent « inintéressantes » ne concerne pas spécifiquement les réseaux numériques de production et de diffusion des biens culturels, mais tous les circuits de production et fondamentalement toutes les prestations possibles, quels qu’en puissent être les registres.

Le vrai problème du rapport entre le « quantitatif » et le « qualitatif » est celui de la mutation des « objets de sens » eux-mêmes qui, s’ils suscitent globalement des expériences que nous identifions comme cognitives, éthiques, esthétiques, etc., n’en sont pas moins de nature radicalement différente des produits culturels appartenant à la tradition des expériences intellectuelles de toutes sortes que nous connaissons. En tant que tels effectivement, les produits numériques ne sont pas à proprement parler des produits, parce que ce ne sont pas à proprement parler des produits finis ; ou encore, la propriété de ce qui est numérique est la propriété de quelque chose qui paraît totalement désubstantialisée, ou comme on dit, avec du reste une certaine confusion, « virtuelle ». À juste titre ou non, conformément ou non au droit, les produits numériquement édités — produits et diffusés — sont des produits indéfinis, c’est-à-dire des produits dont la réticularité est indescriptible, car on ne saurait suivre formellement toutes les instances possibles d’une même œuvre ; et dont la disponibilité, c’est-à-dire la reproductibilité, n’est nullement anticipable, et à peine observable a posteriori comme un effet inévitable de leur existence.

Pour dire ainsi en accourci, l’édition numérique est ainsi en son fond l’édition de quelque chose qu’on qualifiera selon qu’on voudra soit comme « inéditable », soit comme « indéfiniment éditable ».

L’on est ainsi déporté du côté du problème des conditions objectives et subjectives de production des « objets de sens ». Non seulement en effet le processus de l’édition numérique est un processus de désubstantialisation des produits numériques, mais il constitue tout aussi bien un processus de désubjectivation du processus éditorial lui-même. Ainsi l’énoncé : « Je suis un éditeur numérique » est-il un énoncé dont on dira sans hésitation qu’il est dénué de pertinence — sinon poétique ou romanesque —, soit pour cette raison que « je » ne dénote rien de plus que le nom d’Ulysse ou celui de Madame Bovary ; soit parce qu’il désigne le point de rencontre de processus éditoriaux extrêmement complexes et que ne peut résumer le simple pronom personnel de la première personne du singulier.

On a le choix.

Si, en un premier sens, on s’intéresse au phénomène proprement dit de production et de diffusion des « objets de sens », on sera contraint de l’intégrer à un système de production des outils numériques indispensables à l’édition, pour cette raison que ces outils n’ont pas seulement le statut d’outils, et ne servent pas seulement de médiations techniques pour des productions d’une autre nature que la leur, mais qu’ils déterminent à chaque fois un ensemble de possibilités dessinant par avance le cadre dans lequel l’édition numérique est elle-même possible. Autrement dit, la numérisation des outils n’est pas simplement le moyen d’une optimisation de l’activité éditoriale afférente, mais elle détermine de part en part la nature des objets qu’elle permet de produire, dont elle définit selon des modalités absolument nécessaires le cadre — en anglais : framework — dans lequel elle prend place. Autrement dit le numérique n’est pas à proprement parler l’outil de l’éditeur, il en est l’élément, comme on dira de l’élément marin qu’il est celui de la raie ou du requin.

On préfèrera donc peut-être, en un autre sens, s’intéresser au « sujet » ou au « créateur » des « objets de sens ». L’éditeur édite en effet, au double sens où il contribue à faire exister ses objets et où il en assure la diffusion au mieux de ses moyens. Mais cela même n’a jamais véritablement lieu dans l’édition numérique : dès lors qu’il existe, le produit est assujetti à un mode d’existence que rien, ou presque, ne relie plus à son auteur. Non au sens traditionnel où le livre est enfin entre les mains de son lecteur, qui en assimile ce qu’il peut ou ce qu’il veut. Mais au sens plutôt où aussitôt proférée, la parole numérique est pour ainsi dire perdue dans les abîmes de la réticularité, ou de la numéricité. Le plus souvent invisible ou inaudible, la parole numérique — selon des modalités qui sont exactement symétriques de la disponibilité de son espace d’expression — est caduque aussitôt qu’elle advient à être, et ainsi réduite à un « vouloir-dire » qui ne dit effectivement rien, puisqu’en vérité elle est partie se confondre dans le bruit de l’infini production numérique des « objets de sens » que nous observons dans notre expérience réticulaire. Dissous, le sujet l’est dans la dissolution de sa parole, simple vocalise sans portée dans un univers insusceptible de relayer avec succès l’acte même de l’édition numérique.

On aura vite fait de convertir le problème de l’édition numérique et de ses enjeux en une litanie luddiste arc-boutée sur les thèmes du désenchantement, de la déréliction, de la perte de sens, de la dispersion numérique de l’intelligence, etc. Mais là n’est nullement le propos. Les conclusions auxquelles conduit cette communication sont plutôt de deux ordres, et parfaitement solidaires :

  • Il est avant tout indispensable de ne pas prétendre isoler l’édition numérique du contexte de réalité auquel elle appartient, indispensable donc de ne pas en réduire les processus à quelque chose qu’on nomme le « virtuel », oubliant par là qu’une propriété absolument essentielle du virtuel est sa réalité. Ce qu’on entendra par là, c’est que l’édition numérique appartient à un monde dont les caractéristiques politiques, économiques, sociales, culturelles, sont absolument cruciales, et qu’ainsi il n’y a pas de production numérique sans qu’il y ait fondamentalement une production numérique. Une conséquence très importante est du même coup que l’évaluation des « objets de sens » numériques ne peut se décliner exclusivement en termes de vrai et de faux, voire de licite ou d’illicite, mais qu’il faut assumer de les interpréter en termes de pertinence, utilité, opportunité, etc. — selon du reste des critères qui restent à discuter, et qui mobilisent opinions, convictions, tolérance, des jugements moraux, sociaux, le domaine épistémique autant que le domaine pratique.

  • L’édition numérique recouvre par ailleurs le phénomène d’une délocalisation exponentielle des modes de production et de diffusion du sens et des objets qui le véhiculent. Seulement à cette délocalisation vient correspondre un hyperlocalisation des conditions d’appropriation et d’assimilation intellectuelle du sens. Ce qui signifie assez simplement que l’édition numérique, peut-être plus que toute autre, mobilise des compétences, une plasticité intellectuelle, la sagacité ou la perspicacité du lecteur, selon des modalités bien plus risquées que celles qui régissent les circuits traditionnels de constitution et de diffusion des savoirs, de l’art, des recherches ou des spéculations.

L’espace de l’édition numérique se caractérise comme un espace « inautoritaire ». Ce qui n’est pas à dire que nulle autorité ne s’y exerce ; plutôt que les jeux de l’autorité se sont démultipliés et continuent de se démultiplier, et que les arguments qu’elle emporte conservent un caractère indéfini de transparence, c’est-à-dire d’invisibilité. D’où que l’espace numérique implique vigilance et critique — dans la jouissance de l’indéfinie disponibilité de ses outils et de ses « objets de sens ».

Paris-Lyon-Paris
25 janvier 2007


PS: - Voir le site de l’ENS-LSH, et notamment la page du séminaire.
- Il est également possible de télécharger le fichier son de l’ensemble de la conférence.