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01
2007
L'Internet, ses mots et ses pratiques
«L'Œuvre, l'ouvrage, et l'ouvrier»
Séance de séminaire du 16 janvier 2007

Avec l’émergence et l’essor de nos diverses expériences du numérique — ludiques ou professionnelles, esthétiques, politiques, académiques, etc. — les frontières de l’« œuvre » et de l’« ouvrage », ou de l’art et de la technique, se sont très sensiblement brouillées, et peut-être ont-elles même disparu. Effectivement, la confusion de l’« œuvre » et de l’« ouvrage » pourrait être l’effet le plus manifeste, mais non le moins paradoxal, d’un mode bien singulier d’existence des productions numériques et réticulaires.

C’est pourquoi les analyses que nous avons conduites ont pu concerner les propriétés caractéristiques des objets informatiques dont nous usons désormais comme d’évidences, pages Web, interfaces graphiques, jeux ou espaces d’échanges, de discussion, de diffusion, de syndication, etc. Au centre de ces analyses, la continuité numérique du code et de son apparaître graphique, l’isomorphie des langages opérationnels et de leurs effets logiciels disponibles à nos pratiques — continuité, dans le fond, du phénomène numérique à notre portée et de ses conditions de possibilité, difficilement appropriables, rarement appropriées.

[Résumé de la séance de séminaire du 16 janvier 2007]

Notre expérience (du) numérique vise une extrême diversité d’objets, mais également une grande diversité de modes de présentation et/ou de publication de ces objets, puisque les texte, les sons, les images statiques ou animées requièrent pour « exister » des protocoles informatique variés, variables, concurrents ou solidaires — autant d’opérateurs qui non seulement rendent possibles ces objets et cette expérience, mais également leur variation. La question qui se pose par voie de conséquence est celle du mode d’existence des productions numériques et réticulaires.

Adossée à la tradition aristotélicienne et à la double distinction de la « matière » du produit et de sa « forme », mais aussi de l’« agent » et des « fins » qu’il se fixe, l’analyse de l’activité de production numérique a pu a) conclure à une confusion de l’œuvre et de l’ouvrage, c’est-à-dire de l’art et de la technique ; et b) privilégier l’analyse des conditions de production des produits numériques au détriment de leur qualification esthétique ou utilitaire. Autrement dit, le brouillage des frontières de l’art et de la technique est apparu comme un mode essentiel de l’existence des œuvres numériques et réticulaires.

L’examen des « conditions de production des produits numériques » a effectivement laissé apparaître que ceux-ci ne sont pas faits de la série des instructions logicielles qui les composent, mais qu’ils sont la série actuelle de ces instructions — actualisées par les calculs effectifs d’une ou de plusieurs machines, isolée(s) ou en réseau. Ce qui emporte au moins trois conséquences :
- L’unité de l’œuvre/l’ouvrage est la façade d’une série de discontinuités qui en caractérisent événementiellement l’espace et/ou le temps.
- La présentification — et donc l’existence — de l’œuvre/l’ouvrage est strictement assujettie à l’opérativité des moteurs informatiques qui la réalisent.
- L’œuvre/l’ouvrage est au cœur d’une désubjectivation de son/ses auteur(s), invariablement réduit(s) aux médiations opératoires qu’il(s) provoque(nt) sans jamais exactement les conduire. Ainsi l’auteur n’est pas « créateur », il est ouvrier.

Une œuvre/un ouvrage n’est donc jamais qu’un effet perceptible ou un « phénomène-écran », non une « substance » esthétique ou utilitaire. C’est qu’elle/il ne fait que « représenter » le code qui la/le rend possible, et dont la machine est physiquement la médiation opératoire indispensable. En ce sens :
- L’œuvre/l’ouvrage est un « simulacre », non au sens classique d’une représentation fantômatique, mais au sens technologique d’une simulation, figure ontologique dernière à laquelle on peut en rattacher la réalité.
- La logique de la « représentation » qui sous-tend l’existence des œuvres/ouvrages numériques et réticulaires n’est pas une logique de la mimêsis, mais une logique de l’opérativité, l’œuvre/l’ouvrage étant la/le « représentant(e) » du code informatique appelé à définir l’ensemble de ses propriétés actualisables.

Quoique des œuvres/ouvrages numériques ne soient pas exactement la même chose que des œuvres/ouvrages réticulaires — la différence tenant principalement à la connexion ou l’absence de connexion entre plusieurs machines mobilisant de conserve des processus logiciels — l’expérience que nous en faisons est celle d’un complexe opératoire d’où s’effacent insensiblement aussi bien la figure du « créateur » que celle du « spectateur », l’un et l’autre ramenés à la série des opérations qu’ils provoquent et dont ils ne sont pas à proprement parler les « auteurs ».

Le concept confondu et unifié d’œuvre/d’ouvrage ne brouille ainsi pas seulement les notions de l’art et de la technique, de la matière et de la forme d’un produit ; il questionne en retour la numéricité comme ce qui incontestablement permet de caractériser certaines productions de l’esprit, mais sans jamais déterminer en tant que telles les qualifications que nous pouvons en donner par ailleurs — beauté utilité, vérité —, eu égard auxquelles nous pourrions être condamnés à ressasser des critères canoniques « éculés » : plaisir ou peine, réflexion, indifférence, ou ennui.


PS: Voir également une analyse connexe de la « mythologie de l’immatériel », par Antoine Moreau.