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2006
L'Internet, ses mots et ses pratiques
Introduction à une «écologie sémantique»
Séance de séminaire du 14 novembre 2006

Dans cette « introduction à une écologie sémantique », on entreprend de montrer que certains mots-clés qui servent à désigner nos pratiques réticulaires présentent une ambiguïté qui infléchit sinon les pratiques intellectuelles et/ou sociales liées à l’usage de l’Internet, du moins la façon dont nous les décrivons et les comprenons.

Sans renoncer tout à fait au modèle utilitariste qui régit l’essentiel de notre compréhension de ces pratiques — l’Internet serait un simple espace d’optimisation de procédures intellectuelles ou sociales définies en elles-mêmes et par ailleurs —, nous montrons que la rhétorique à laquelle il s’adosse tend à opacifier plutôt qu’à clarifier notre manière d’appréhender le « cyberespace », sa normativité, les opportunités créatrices qu’il est supposé renfermer — en un mot l’ensemble des problèmes issus du développement prétendument « erratique et spontané » des réseaux.

[Extrait]

... on a pu parler du « hack » comme d’un « arraisonnement », et s’inspirer des analyses de Heidegger sur la technique pour justifier cette interprétation. Mais l’arraisonnement consiste en un processus réductionniste, à la fois théorique et pratique, rivé à l’horizon d’une maîtrise productiviste de la nature — du moins de l’objet ou du domaine faisant l’objet d’un arraisonnement. Du reste l’allemand dont le terme français est donné comme l’équivalent n’appartient pas au même registre de la piraterie ou de la police maritime, et n’évoque pas la même violence de l’arraisonnement. Dans le Gestell allemand, il y a surtout l’étagère sur laquelle on range la chose, précautionneusement, avec le souci d’une classification efficace en vue de la retrouver et de l’exploiter le moment venu. Car à quoi servent des étagères ? Il faut penser aux hangars, aux entrepôts : les étagères — ou plutôt les plateaux — servent à déposer des marchandises, c’est-à-dire à les stocker et les tenir à disposition. Et c’est bien de quoi il est question dans La Question de la Technique, à savoir de penser constituer la nature comme un fonds disponible et exploitable [1].

On est du coup assez loin du « hack », qui ne véhicule nullement cette idée de disponibilité fixe des choses et d’accumulation économiquement exploitable, dans un contexte pratiquement productiviste. Et il en va sans doute de même si l’on se tourne vers la traduction anglo-américaine du mot Gestell en « enframing ». Nous avons eu l’occasion de parler de l’écriture assistée par ordinateur ou « WP » pour word processing, et de parler des analyses de Michael Heim sur ce point [2]. « Enframing », cela évoque l’enfermement dans une structure absolument contraignante et sans issue, comme lorsqu’une logique — par exemple celle de la production — réduit les possibilités et l’horizon pratiques, esthétiques, voire spirituels de la chose en question. Ce qui ne coïncide guère non plus avec la notion de « hack », qui évoque au contraire l’idée d’ouverture, et une manière d’accroître ou de renouveler les possibilités inscrites dans la chose. « Hacker », c’est développer, ce n’est pas verrouiller, c’est étendre le pouvoir de/sur la chose, ce n’est pas l’approprier en l’enfermant dans le cercle étroit d’un usage arbitraire et déterminé.

S’il y a dès lors moyen de penser la singularité de nos pratiques réticulaires à travers la catégorie du « hack », c’est sur la base d’un autre schème logique et normatif que celui dont nous pourrions hériter de la critique heideggérienne de la technique. Ni « arraisonnement », ni « Gestell », ni « enframing » — le « hack » n’est pas du côté de la violence des coups de force maritimes, ni de celui de l’appropriation mercantile, ni enfin de celui de l’emprisonnement intellectuel. Et par là ce sont les modèles dont nous nous inspirons pour penser nos pratiques réticulaires qui manquent au moins partiellement à leur fonction en ne nous donnant que des approximations, pourtant relativement savantes, de ce que nous faisons sur les réseaux. Nos pratiques ne sont pas des pratiques passives de réception anodine de l’information. Sous ses formes les plus naïves, l’expérience de l’Internet est déjà une expérience de compilation normative, parce que nous comparons les informations que nous accumulons et parce que nous diversifions nos sources, c’est-à-dire nos ressources.

La clé de notre interprétation de ces pratiques est donc en marge des schèmes dont nous disposons — dans un concept du « déraisonnement ».

[...]


[1] Voir sur ce point les Essais et conférences, Paris, Gallimard, p. 26 sq.

[2] Voir notre séance de séminaire du 4 avril 2006.


PS: Pour une discussion du concept de « hack », on profitera de la lecture de l’ouvrage de MacKenzie Wark, Un manifeste hacker, traduction française aux éditions Criticalsecret (Paris, 2006).