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2004
3.3
Projet de recherche en « diktyologie » (3)
Applications et mise en œuvre

 . L’objet « Internet » est institutionnellement appréhendé selon des angles très divers. Animés par un souci utilitariste, le commerce et l’industrie s’emploient légitimement à mettre en place les techniques d’appropriation et d’optimisation indispensables à leur propre développement. À cet égard, la collusion des intérêts proprement économiques de l’industrie des nouvelles technologies, et de la réflexion éthique ou juridique sur le droit des personnes, la vie privée, la subjectivité civile, n’est pas sans poser problème, et son horizon pour les politiques ou les éthiciens demeure ouvert. Simultanément, mais dans un tout autre registre, l’Internet fait l’objet d’études tant sur le plan strictement littéraire que sur le plan de la sociologie des usages. Le thème de l’écriture réticulée est investi par certains départements de littérature aux États-Unis, par exemple à l’Université de Berkeley en Californie [1], ou bien encore au Département d’Anglais de l’Université de Brown [2] ;tout comme il a pu faire l’objet d’un travail collaboratif mis en œuvre par le musée national d’art moderne de Beaubourg [3]. Également, l’Internet est au centre d’études appartenant au registre qu’on appelle dans le monde anglo-saxon les « gender studies », précisément parce que les questions d’identité qui s’y posent peuvent se décliner au point de vue de la détermination sexuelle et de ses manifestations sémantiques.

 . Mais notre projet est d’aborder la question de l’Internet sur un plan résolument philosophique, non pas celui des sciences humaines ou juridiques. Il concerne très précisément le rapport de la philosophie aux sciences d’une part, parce qu’il s’organise autour d’une analyse de la coïncidence de la subjectivité et des contenus sémantiques qui la réalisent - ce qui a été caractérisé ci-dessus comme une « textualisation » de l’être du sujet ; et d’autre part de la philosophie aux problématiques du droit et de l’économie, puisqu’une réflexion sur la textualité du sujet est inaugurée par un réexamen de son statut d’acteur économique, juridique, ou même éthique sur les réseaux. Il convient toutefois d’expliquer plus exactement la façon dont ce projet se rattache aux sections du Collège international de Philosophie, et notamment de montrer que si la dominante du projet porte bien sur le rapport de la philosophie aux sciences, l’angle d’approche qu’on choisira implique de privilégier d’abord, temporairement, celui de la philosophie aux problématiques du droit et, plus accessoirement, de l’économie. En effet :

- Issue de mes travaux dans ces deux derniers domaines, l’approche par le champ économique et juridique s’impose pour servir de tremplin à une conceptualisation et une problématisation achevées de la question de l’Internet. Les analyses des « pratiques » et des « usages », dont, après La Cité Internet, les colloques de Paris (1999) et de Nice (2003) ont permis de dresser un tableau relativement étendu, laissent apparaître l’irréductibilité de la présence des acteurs de l’Internet à une série de procédures d’instrumentalisation des réseaux qui le composent, ou bien encore que l’approche instrumentaliste et techniciste privilégiée par les instances économiques ou industrielles a pour conséquence une réelle incapacité d’anticipation des mutations effectives des réseaux et de leur développement pour ainsi dire « spontané » [4]. C’est dès lors que les problématiques utilitariste et instrumentaliste, qui sont pourtant de véritables « visions du monde », ne permettent pas d’ouvrir pleinement le questionnement de « la chose Internet ». Indispensables parce qu’elles constituent une approche en quelque sorte naturelle et presque native du monde de la téléinformatique, elles restent tributaires d’une « naïveté » qu’il faut clairement exposer, et dont il importe de donner les raisons. Il est par conséquent important de montrer qu’elles trahissent une insuffisante détermination de la manière dont se forment et s’exposent les identités, et que celles-ci ne se laissent pas réduire aux qualifications objectivantes dans lesquelles les enserre le naturalisme utilitariste.

- L’essentiel est dès lors dans la construction d’un espace philosophique de questionnement des réseaux. Car ce qui est manifestement en jeu ici, c’est une coïncidence de l’« intelligence » et de ses effets, de la réalité et de ses descriptions, de ce que sont nos pratiques cognitives et de la façon que nous avons de nous les représenter. Le complexe auquel nous avons affaire est celui des faits et des discours, des existences qui se déploient dans leurs pratiques réticulaires et de la discursivité dans et par laquelle ce déploiement est possible, pour constituer ce qu’on nomme en anglais « the information self », le « moi informationnel ». C’est dès lors une question cruciale que d’apprendre à connaître la façon dont l’intelligence, sur un mode collectif, collaboratif, et selon des logiques ne résultant pas exclusivement de l’application de principes déterminés à des objets identifiés, parvient à se constituer comme intelligence, c’est-à-dire en quelque façon comme le « sujet » privilégié des pratiques réticulaires. Or l’Internet paraît offrir à cet égard le spectacle d’une pensée en acte, et c’est précisément ce geste de la pensée qu’il faut parvenir à décrire dans le plus précis détail possible. Mais précisément, le décrire revient pratiquement à au moins deux choses : montrer que le spectacle de la pensée est en sa vérité la mise en scène de la subjectivité par la mobilisation de moyens technologiques appropriés mais non pas nécessairement maîtrisés, par des moyens tout uniment informatiques et rhétoriques ; et montrer que par voie de conséquence, ce qui est en jeu est fondamentalement ce qu’on pourrait appeler des politiques de la subjectivité, où il est question de la façon dont elle se configure et se réalise de manière à la fois « ubique » et performative, d’une manière qui tient autant aux savoirs et à leur circulation, qu’aux pouvoirs et à leurs manifestations.

 . Il devient ainsi clair que ce projet de recherche vise à étudier la façon dont, dans les pratiques réticulées, nous n’avons pas affaire à des schémas traditionnels de définition puis de réalisation des objectifs techniques qu’on se propose, que le sujet n’est pas le maître d’œuvre d’opérations visant à produire tels et tels objets « siens » ; mais que nous avons affaire à des opérations de traitement de l’information telles que les possibilités objectives inscrites dans les choses impliquent l’invention des opérations techniques et logiques susceptibles d’en rendre possible la réalisation, et du coup constituent comme une manière de cristallisation l’être même des sujets qui y sont à l’œuvre. Ce n’est pas ce qu’on nomme dans la tradition « le sujet » qui prend possession des techniques d’information et de circulation de l’information, ce sont ces techniques, et la technologie qui les accompagne - les représentations normatives qui accompagnent l’invention et la mise en œuvre des techniques -, qui définissent les sujets comme autant de précaires singularités absorbées dans le vortex de leurs pratiques réticulaires.

 . Le « rythme prévisionnel du développement de cette recherche » se présente donc de la manière suivante : une « diktyologie générale » impose qu’on commence par tracer les frontières des territoires déjà investis par les recherches sur l’Internet, et qu’on rassemble les travaux épars qui ont été réalisés jusqu’à présent dans des domaines aussi divers que la sociologie, la critique littéraire, le droit, la réflexion politique ou économique, etc. Il est à cet égard important de tenter de mesurer le retard pris par les institutions académiques françaises sur ces questions, et de dresser un tableau de ce qui a déjà été fait. Une première phase de notre travail pourra donc être de rendre publiques des recherches entamées essentiellement dans le monde anglo-saxon, et de s’inspirer de leur diversité pour tâcher de rechercher et de définir les principes méthodologiques pertinents d’une investigation savante des réseaux et des pratiques réticulaires. Elle suppose un séminaire régulier, et qu’y soient régulièrement exposés des travaux d’origines relativement diverses.

 . La conduite d’un séminaire sur l’ensemble d’une année universitaire paraît ici essentielle. Les contraintes théoriques auxquelles il devra être soumis, du moins dans un premier temps, impliquent qu’il permette d’accomplir simultanément au moins deux tâches :

- de rendre possible le passage des acquis des études pragmatiques entamées depuis 1995 à l’étude plus fondamentalement philosophique de la subjectivité et de son travail, à la fois sur elle-même et sur l’espace des réseaux auquel elle s’articule de manière résolument essentielle : il ne suffit pas de postuler que le sujet réticulé n’est pas l’instance productrice de ses actes que nous nous attendons classiquement à observer, il convient de montrer comment en effet se dessinent les propriétés singulières de la réticularisation du sujet. Un tel procès de réticularisation est observable dans des pratiques dont l’approche économique et juridique est un préalable ou une manière de propédeutique, mais il doit être décrit dans le détail de son effectivité et pouvoir être identifié à la subjectivité que précisément il permet de qualifier.

- de provoquer un décloisonnement des études sur les réseaux et leur logique, en montrant qu’il est possible de les constituer en une manière de discipline, ou du moins en montrant qu’elles ne forment pas un intérêt atypique et marginal dans le système de la tradition institutionnelle et universitaire. À cet égard, le séminaire doit faire valoir la vocation du Collège international de Philosophie au décloisonnement des savoirs et à leur diffusion. C’est pourquoi il sera également capital de consacrer une part substantielle du séminaire consacré à une diktyologie à traduire et faire connaître certains travaux réalisés essentiellement, mais non pas exclusivement, dans le monde anglo-saxon. En cela il conviendra de montrer que le travail à accomplir ne participe pas d’une entreprise isolée et spontanée, mais s’inscrit dans un espace de recherche sinon très précisément balisé, du moins fécond et en plaine formation institutionnelle.

 . Il est dès lors permis d’anticiper une deuxième phase de notre séminaire, à compter d’une deuxième année universitaire, qui visera à approfondir les problématiques proprement philosophiques et épistémologiques liées au thème de l’Internet. Le vocabulaire dont nous disposons pour décrire les usages de l’Internet est chargé de métaphores, parmi lesquelles celle de la « navigation » ou du « cyberespace » sont des plus courantes, qui sont reçues pour argent comptant, comme on dit, et paraissent interdire en tant que telle une réflexion plus approfondie sur les pratiques intellectuelles mobilisées par l’usage des réseaux. Ainsi ce qu’est « naviguer » quand il n’existe pas de principes disponibles de navigation ni de repères visibles d’un déplacement au sein d’un espace cognitif donné ; ce qu’est « créer des espaces cybertextuels » quand l’espace n’est autrement défini qu’à travers les séquences sémantiques servant à décrire des objets volatils ; enfin déterminer ce que recouvre la visée de tels espaces et quelles rationalités elle exprime, ou comment coïncident des aspirations qui relèvent du désir (notamment de discours) et de l’intelligence - ce sont là autant de gageures pour une recherche dont l’espace d’investigation reste encore à délimiter de manière précise et cohérente.

 . C’est du reste en quoi nos recherches ont partie liée avec les sciences cognitives, et leur analyse des « processus » de la pensée et de ses passages à l’acte. On se rappelle par exemple que dès 1950, Alan Turing publiait un article [5] dans lequel il établissait un lien direct entre les jeux de l’intelligence et ses procédés de simulation, montrant qu’une machine pouvait non pas seulement simuler la logique de l’intelligence humaine et s’identifier par là à elle, mais qu’elle pouvait de surcroît simuler les capacités de simulation de l’intelligence humaine, et s’identifier dès lors à une forme de spontanéité intellectuelle et à ses aléas. La voie qu’il faut continuer d’investir se tient là, dans l’idée que les réseaux ne sont pas seulement cet horizon technologique ouvert à des pratiques infiniment diverses et qu’il faudrait se contenter de catégoriser, mais qu’ils sont comme un prolongement protéiforme des errances, de l’inventivité, des hésitations et des succès de l’intelligence.

 . C’est pourquoi enfin, s’il faut résumer la manière dont on peut anticiper la concrétisation d’une recherche sur le thème de la « diktyologie », on retiendra globalement deux choses :

- associées au séminaire conduit régulièrement tout au long des années universitaires à venir, il faut anticiper a) la publication de textes conclusifs ou « définitifs » dans les organes traditionnels du Collège ; et b) la mise en place d’un site Internet consacré à la diktyologie, avec la publication de textes en ligne, et dans la mesure du possible la création d’un forum d’échanges sur les questions de l’Internet ;

- afin d’ouvrir à l’extérieur les activités conduites au sein du Collège, et de les valider par la communauté scientifique, il importe d’anticiper l’organisation de conférences ou de colloques destinés à mettre au jour la contiguïté des recherches philosophiques et des disciplines ayant déjà investi, de leur côté, les régions thématiques sous-tendant les pratiques l’Internet. C’est ici que peut jouer un rôle très significatif la synergie de l’Atelier Internet et des laboratoires de recherche canadiens auxquels je continue d’être lié, et dont les activités de recherches sont extrêmement fécondes.


[1] Voir les travaux de Katherine Hayles, et notamment Writing Machines (MIT-Press, 2002), ouvrage auquel est également associé un site.

[2] On peut consulter sur ce point les travaux de George Landow, et notamment ceux qu’il consacre à Cyberespace et Théorie critique.

[3] Projet consacré à la création textuelle électronique.

[4] On peut ici penser au caractère effectivement imprévu du développement du système peer to peer ou « pair à pair », permettant désormais aux usagers de connecter leurs ordinateurs les uns aux autres sans passer par un central susceptible d’exercer un contrôle sur les contenus des fichiers qu’ils échangent entre eux. Son développement relativement récent, parce que « la technologie était là » mais inemployée, a fortement perturbé les anticipations économiques des entreprises qui souhaitaient, à partir de 1996/1997, offrir des contenus commerciaux sur la Toile.

[5] « Computing machinery and intelligence », in Mind, LIX, 1950.


PS: Le texte intégral de ce projet de recherche peut être téléchargé depuis ce site au format PDF (environ 306 Ko), afin d’être imprimé et/ou lu hors ligne. Il porte le titre général de « Éléments pour une théorie des réseaux ».