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2006
Lectures de l'Internet
Peter Lunenfeld, ou «le livre “entoilé”»
Retranscription de la séance du 13 décembre 2005

La discussion menée par Peter Lunenfeld a porté sur les transformations subies par l’objet « livre » non seulement du fait du développement des réseaux, mais d’abord et avant tout du fait de sa trivialisation et de son ustensilisation. Objet disponible et malléable, le livre finit par s’insérer dans un ensemble de processus de production où la création intellectuelle « pure » n’occupe plus tout à fait une position exclusive et privilégiée.

AVERTISSEMENT — Cet article constitue la transcription en français de l’intervention en anglais de Peter Lunenfeld, le 13 décembre 2005, au Collège international de Philosophie. Composé à partir de notes prises sur le vif, le texte y reste aussi fidèle que possible, mais des erreurs ou inexactitudes peuvent s’y être glissées qui ne sont évidemment pas imputables au conférencier.

Les notes en fin d’article sont en général plutôt des commentaires libres que des remarques de Peter Lunenfeld ; elles tiennent lieu d’ajouts destinés à éclairer son propos.


1.3 — Principes généraux

Mon travail se situe à l’intersection de la théorie critique et de la « médiologie », si l’on entend par là une étude du rapport entre le design et l’outil informatique qui le rend possible, et dont il détermine en retour certains aspects. La manière dont l’ordinateur — machine, langage, écriture — transforme la culture est à mes yeux un point essentiel de leur histoire commune, dont témoigne tout particulièrement le fait que l’informatique ait quitté l’espace exclusif des communautés spécialisées pour pénétrer au cœur même de la vie la plus ordinaire. À certains égards inspirée par l’Oulipo, ma préoccupation me porte à interpréter le phénomène informatique/médiologique en temps réel et dans le fil même de son déploiement. Elle me conduit à poser la question cruciale pour moi de la place du producteur dans ce qui s’avère une ère nouvelle de la production intellectuelle, s’il faut user de concepts encore classiques pour dénoter une réalité et une expérience qui s’en détachent à la faveur du développement de l’outil informatique. De fait, nous lisons désormais plus sur nos écrans que nous ne le faisons sur des supports papier. Le geste de la lecture implique donc l’approche, l’expérience, et la maîtrise d’un espace de représentation assez radicalement différent de celui du livre ou du journal, qui est une interface graphique, en anglais : GUI, pour Graphical User Interface [1]. C’est cette interface qui rend possible la constitution et manipulation des textes, leur mise en présence, et par conséquent le geste même de la lecture.

Or il faut à cet égard remarquer que les interfaces graphiques auxquelles nous avons de nos jours affaire ne sont pas un medium transparent, mais possèdent en vérité une histoire qui les rappoorte à un imaginaire culturel remontant aux années 70. C’est dans le chapitre intitulé « Permanent Present », au début de mon dernier ouvrage, User : InfotechnoDemo, que j’évoque les grands traits de cette histoire de nos conceptions graphiques.

À mon sens en effet, les deux grandes inventions technico-esthétiques des années 70 sont les interfaces graphiques dont nous connaissons désormais des versions évoluées — avec Windows™, Macintosh™, ou différentes « saveurs » de Linux® —, et l’univers « rétro-déco » initialement élaboré dans Blade Runner, le film culte de Ridley Scott [2]. L’imaginaire des années 70 me paraît s’être installé dans une sorte de « présent permanent » qui traverse des usages esthétiques, graphiques, et même plus spécifiquement informatiques, certes diversifiés, mais qui en conservent les orientations directrices initiales. Sur au moins deux plans : d’une part il s’avère que l’esthétique « rétro-déco » traverse la science-fiction jusque dans les dernière productions hollywoodiennes, comme la série Matrix, et qu’elle constitue ainsi un environnement « normal » de notre imaginaire science-fictionnel ; et d’autre part, sur un plan certes tout autre, le développement des interfaces graphiques et des programmes qui les épousent suppose de conserver au moins partiellement les caractéritiques des versions antérieures, pour garantir la compatibilité des produits anciens et des produits récents, formant ainsi un substrat irréductible de toute création logicielle originale [3]. Autrement dit, nous sommes pour ainsi dire « attachés » à un univers graphique dont les traits les plus significatifs et fondamentaux remontent aux années 70, qui paraissent les avoir « définitivement » fixés.

2.3 — Le livre

Le développement des modalités informatiques de la lecture implique de poser une autre question importante, qui est celle du livre lui-même et de sa « survie ». Or il faut assurément en finir avec le fantasme de sa disparition sous la menace grandissante et l’invasion des supports électroniques, et en revenir à une plus juste évaluation de la richesse du papier et de son adaptabilité.

Avec l’informatique et l’Internet, l’industrie du livre découvre en effet de nouveaux espaces de développement, de nouvelles manières de faire exister l’objet « livre » lui-même — espaces qu’on peut considérer selon une perspective analogue à celle de la découverte de l’abstraction au seuil du XX° siècle, qui a permis d’investir de nouveaux espaces d’expression picturale. L’ordinateur constitue en effet un nouvel espace de réalité pour le livre, dont il est bien moins le concurrent qu’il ne lui donne quelque chose comme son « hyper-contexte ».

Entre une écriture académique extrêmement austère et une rhétorique magazine extrêmement flottante, il y a place en effet pour des intersections qui ne sont pas seulement sylistiques ou rhétoriques, mais pour ainsi dire « objectales », dans la mesure où nous disposons désormais de nouvelles configurations livresques, de nouveaux types d’« objets-livres ». Ce qui m’intéresse, et dont User InfoTechnoDemo est un produit emblématique, est de réunir des talents, des pratiques, des métiers, relativement distincts les uns des autres pour les faire converger vers quelque chose qui est un « livre« sans être seulement cela, c’est-à-dire un objet qui ne sollicite pas seulement la lecture et une chaîne de conceptions intellectuelles, mais aussi une forme de contemplation esthétique, un halo de sensations qui n’ont plus seulement à voir avec la lecture proprement dite. En ce sens, les nouveaux « objets-livres » dont l’édition traditionnelle en même temps que l’édition électronique sont des productrices combinées, constituent des systèmes intellectuels plutôt que des « choses », des réseaux dans lesquels on est appelé à s’insérer pour y éprouver des expériences complexes, « réceptrices-créatrices », non l’expérience univoque de la lecture et/ou de l’interprétation textuelle.

Un exemple parmi d’autres. La très fameuse expression : « The Medium Is The Message » n’est pas un aphorisme isolé mais reprend le titre d’un ouvrage publié à la fin des années 60 et dû à la collaboration du sociologue Marshall Mcluhan et du designer Quentin Fiore. L’objectif de Fiore était de tirer pour ainsi dire une représentation graphique de la pensée de Mcluhan sous la forme d’un livre, celle-ci n’étant pas indifférente au texte qu’elle héberge, mais bien plutôt expressive de son sens et l’incarnant.

De même, ce que font apparaître des textes déjà anciens comme Simulacres et Simulations de Jean Baudrillard, ou plus récents, comme French Theory de françois Cusset, c’est qu’une des préoccupations essentielles de la théorie de la culture n’était pas, dès les années 70, de savoir ce que les théoriciens pouvaient faire et pratiquer avec des corpus théoriques, mais ce que des atistes ou des praticiens pouvaient faire avec des objets-livres.

Dans cet ordre d’idées, le projet éditorial Semiotext(e) du M.I.T. [4] a concentré sa réflexion sur l’objectalité des livres et leur maniabilité, pour publier par exemple — et notamment — des ouvrages qui il y a 20 ou 30 ans étaient parfaitement adaptés aux poches intérieures des blousons de cuir noir de marque Schott — que la jeunesse new yorkaise « branchée » portait systématiquement, été comme hiver, tout au long d’une période couvrant les années 65 à 75, voire au-delà. Désacralisé par l’industrie éditoriale, avec la complicité des auteurs-graphistes, le livre a été ainsi rapproché de, rapporté à, réduit peut-être à sa maniabilité et son objectalité.

Cette même voie est exploitée dans des productions comme celle de Rythm Science, ouvrage écrit par Paul Miller dans une collaboration avec le musicien DJ Spooky [5] et appelé à signifier, en tant que telle, la forme essentielle de la culture du XXI° siècle, qui n’est pas purement textuelle, mais entrelace des formes d’expression autrefois jugées disparates, mais désormais intégrées les unes aux autres dans des espaces culturels eux-mêmes complexes — en l’occurrence « l’objet-livre ». Le rôle du musicien, plus précisément du « D.J. » [6], c’est d’inscrire le livre dans un espace sémantique de l’interconnexion, et de signaler la possibilité pour le livre d’être approprié et lu selon des procédés et des rythems apparentés plutôt à ceux de la musique contemporaine populaire que de la lecture académique traditionnelle.

3.3 — Le rapport au web

L’usage minimaliste du web est celui d’une vitrine, dans laquelle un produit est présenté, qui permet une interactivité minimale : faire un choix, cliquer, passer d’une page à une autre.

Au-delà, il est possible de publier des ouvrages sur le web, tout en y associant des liens permettant une lecture « enrichie » de leur contenu — comme l’a fait Bill Mitchell avec City of Bits. Ou bien il est possible de mettre un livre à disposition — à titre onéreux ou gratuit, peu importe — au format PDF, facilement manipulable, et non plus "TXT", apr exemple pour en protéger le conteu en en empêchant toute altération.

Enfin il est possible d’aller encore au-delà, et d’utiliser le web comme un espace de rencontre entre l’auteur-designer et son public. Parmi d’autres, deux exemples permettront de mesurer les possibilités que renferme le Réseau :

    • Le dessinateur Scott Mc Cloud offre à un public virtuel la possibilité non seulement de lire des bandes dessinées, mais d’en produire de façon plus ou moins ouvertement collaborative. Ce qui intéresse en effet Scott Mc Cloud, ce n’est pas seulement la bande dessinée comme médium pour une narration donnée, mais la bande dessinée comme objet de la bande dessinée [7], et par conséquent comme processus métaculturel et autoréflexif de production de sens.
    • Dans un autre registre, aux presses du M.I.T., où j’exerce certaines de mes responsabilités, nous avons publié Writing machines, de N. Katherine Hayles [8]. Il s’agit d’un ouvrage dont l’existence n’est pas confinée aux 144 pages qui le constituent physiquement, mais essentiellement étendue aux « suppléments » présentés sur le site web qui lui est consacré, et qui permet d’en déployer et d’en explorer certaines possibilités. index, errata, lexique — toute une série de fonctions inexistantes sur le livre proprement dit deviennent accessibles sur le Réseau et non seulement « complètent » l’ouvrage, mais lui donnent virtuellement son unité et son existence propre et singulière. Et il ne s’agit pas simplement de dévier l’intérêt du « lecteur » vers un autre medium que le livre ; il s’agit plutôt d’intégrer les unes dans les autres des pratiques supposées disparates, et de créer les conditions d’une expérience absolument originale de « lecture », s’il faut conserver le terme classique. N. Katherine Hayles est en effet singulièrement intéressée par les théories du chaos, dont le site consacré à Writing Machines est une sorte de mise en œuvre. D’où la recréation non d’une « textualité » du livre, mais au-delà de sa « livréité », qui autorise autant une pluralité d’usages — parmi lesquels d’imprimer soi-même des suppléments textuels — qu’une participation active à la (re)construction de l’œuvre.

Le livre « entoilé » [9] s’avère donc un livre plutôt défini par sa « valeur d’usage » que par sa valeur sémantique. Ou peut-être faut-il dire : il n’y a désormais plus de distinction entre le fond sémantique et la forme physique d’un livre, mais un « livre-objet » est un ouvrage dont la manipulabilité est essentiellement expressive de ses visées sémantiques. En tout état de cause, nous entrerions dans une nouvelle ère « populaire » de la culture livresque, où l’expérience de lecure devient une expérience complexe et multimédiatique.


[1] Des informations plus précises peuvent être recueillies sur le site Wikipedia à l’article « Environnement graphique ».

[2] L’esthétique de Blade Runner doit être rapprochée de celle de certains univers de Jean Giraud, dit « Moëbius », dont l’activité au journal Métal Hurlant remonte au début des années 70. Il n’est du reste pas impossible que son inspiration soit partiellement due au graphisme de Winsor McKay, dans son Little Nemo, réédité en France par Horay en 1969, et dont les premières planches datent de 1905. Pour comparaison, cf. sur ce point The Long Tomorrow, et le commentaire qu’en fait William Gibson, auteur de Neuromancer, texte lui-même inspiré par le film de Ridley Scott. — On n’oubliera pas, enfin, que ce dernier est le réalisateur de la première publicité de la marque Apple Macintosh.

[3] En anglais, on appelle ce procédé de conservation/intégration le « grand-fathering ».

[4] Il existe un site du même nom « Semiotext(e) » consacré à l’interprétation de la culture contemporaine.

[5] Voir également le site français Transcultures.

[6] Pour disc-jockey.

[7] Comme en atteste du reste son ouvrage Understanding comics, traduit en français sous le titre L’Art Invisible.

[8] Voir sur ce site la séance de séminaire du 24 janvier 2006.

[9] Cette expression française n’est évidemment pas de Peter Lunenfeld mais nôtre. Cette « conclusion » est elle-même un commentaire synthétique sur son intervention, et non plus tant sa retranscription.