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01
2007
L'Internet : questions de droit
«Conte d'auteurs»
Texte de la séance de séminaire du 14 juin 2005

La défense du « droit d’auteur » est fondée sur l’idée d’une possession légitime, par son auteur, de la chose produite ou « œuvre ». Or l’examen du rapport du « créateur » à sa « création » laisse apparaître, pour ce qui concerne les œuvres réticulaires, l’impossibilité radicale d’une relation exclusive du sujet à son fait et/ou son dire.

L’examen des contraintes technico-informatiques qui pèsent sur les créations réticulaires permet en effet de montrer que le rapport de l’auteur à son œuvre est immanquablement un rapport double, d’appropriation de la grammaire des réseaux d’une part, et d’autre part de « dépropriation » du geste même de la création, et de la chose qui en surgit.

Pour comprendre la façon dont se dessine le statut d’« auteur » dans le contexte de l’Internet, il importe moins de mobiliser l’appareil juridique servant par ailleurs à en définir les droits, que de commencer par disjoindre une problématique sécuritaire de la trace d’une problématique littéraire de l’écriture. Il faut à cet égard se fixer un double objectif : premièrement, d’interroger le fait de la production, c’est-à-dire conjointement de la mise à disposition, de la mise en coïncidence, de la mixtion, de l’appropriation dont font l’objet des « créations culturelles » réticulaires ; et deuxièmement, de montrer que la notion d’« auteur » est en train de s’effondrer sur elle-même, dans la mesure où l’idéal d’autonomie et/ou de liberté créatrice sur lequel elle repose est en porte-à-faux avec les procédures mêmes qui servent à le réaliser, ces procédures impliquant et une appropriation technologique aliénante, et un abandon de souveraineté sur le produit même qui en résulte.

Le modèle réticulaire de l’auctorialité est celui de la dépropriation, c’est-à-dire un phénomène de dépossession non pas successif à, mais coessentiel au geste possessif qui consiste à prendre en charge des techniques d’écriture extrêmement diverses. La mise en réseau d’une création ne consiste pas en effet simplement dans d’utilisation d’une ou de plusieurs médiations technologiques, comme lorsqu’on écrit un poème sur un cahier ou qu’on le fait publier par un éditeur. Les techniques d’écriture, qui sont en un sens des techniques d’appropriation des instruments de production technologiques, sont en un autre sens des processus de dépropriation, c’est-à-dire des processus d’aliénation qui ne concernent pas le sujet seul et son rapport aux outils, mais la chose même, le produit, et sa nature intime — où sont intriqués le propre (texte) et l’étranger (code). Ce qui implique dès lors de penser non pas tant l’aliénation du sujet au système de production dont dépend son activité, mais l’aliénation de l’œuvre aux opérations ouvrières qui la déterminent et garantissent son existence fonctionnelle, numérique et réticulaire. Car le code n’est pas la « matière » de l’œuvre mais son visage occulté, l’autre et le même à la fois du texte, de l’image — inerte ou animée —, du son : la code est ce texte, cette image, ce son, mais il l’est autrement : alienus.


Commençons par le modèle de l’auctorialité et ses contraintes. Créer et produire sur le Réseau, ce n’est pas se servir du Réseau pour créer et produire, comme s’il y avait du Réseau à la chose la même relation d’extériorité que de l’outil aux effets de son usage. C’est que la création n’est pas la conséquence du Réseau, elle ne s’intègre pas seulement dans le Réseau où elle viendrait prendre une place et l’occuper durablement, la création crée le Réseau. Cela veut dire non que la création s’ajoute au créé, mais qu’à l’ensemble des connexions qui préexistent vient s’ajouter à son tour un connecteur, une page n’étant pas simplement une unité supplémentaire de données, mais un opérateur original d’opérations entre elle-même et d’autres pages, donc finalement entre le réseau et lui-même. Pour forcer le trait : un produit réticulaire n’est jamais l’élément d’un ensemble, mais un procédé de connexion du Réseau à lui-même.

Il ne faut pas penser l’auteur comme l’artisan de tel ou tel tissu relationnel, il faut penser l’auteur comme une simple médiation dont la fonction et le statut ne sont pas à l’origine de, mais à l’issue du système communicationnel à l’intérieur duquel il s’insère.

« Être auteur » implique solidairement quatre choses :

    • Produire du « texte », non pas seulement ce qui est lisible, mais l’ensemble des balises et identifiants qui permettent au lisible d’être lisible.
    • L’auteur n’est pas producteur/inventeur de son texte, il met en rapport ses intuitions et représentations avec le code qui leur donne leur réalité réticulaire. Autrement dit, soit il écrit autre chose que ce qu’il donne à lire (le code HTML ou PHP par exemple), soit utilisant des interfaces graphiques appropriées, il ne sait pas ce qu’il écrit, car il ne maîtrise pas le code sous-jacent.
    • Le rapport de l’auteur aux procédures d’accomplissement de son « œuvre » n’est pas instrumentale, précisément parce que l’outil, qui en cela n’est pas un outil, est parfaitement intégré au produit qu’il permet de réaliser : le « code » n’est pas ce en vertu de quoi, et donc au-delà de quoi existe l’objet — comme le tableau existe au-delà des pigments et des pinceaux, la table au-delà du rabot, la locomotive au-delà du piston — mais l’objet existe comme œuvre par et dans l’entrelacs du code dont il est pour ainsi dire la surface ou l’épiderme. Il n’y a donc pas de différence de nature entre le processus et sa finalité, mais une simple différence de configuration, donc de texture et d’apparence.
    • L’entrelacs du code et de ses effets signifie que l’auteur est aussi peu possesseur de son œuvre qu’il est possesseur des processus informatiques servant à mettre cette œuvre dans son contexte « naturel » d’interconnexion. Pour dire autrement, toute œuvre réticulaire consiste dans une succession de couches programmatiques dont l’auteur ne maîtrise que la couche ultime qui gère l’apparence de l’œuvre, c’est-à-dire la seule réalité disponible de l’œuvre donnée à lire, visionner, etc. — et encore, cette couche ultime n’est elle-même que partiellement maîtrisée, puisque l’accès dépend de la configuration de la machine, de l’usager/consommateur, qui se trouvent en bout de chaîne, et dont le concepteur peut seulement anticiper mais non pallier les limitations.

Parce que le mode d’existence de l’œuvre réticulaire est celui d’une superposition de couches programmatiques variées et interconnectées, il est nécessaire de penser la dépropriation comme la forme essentielle des pratiques de création sur les réseaux. Car le code ne tient pas seulement lieu de grammaire de l’œuvre. On ne dirait pas d’un écrivain que son texte ne lui appartient pas au motif qu’il respecte les règles de morphologie et de syntaxe de la langue ; et symétriquement, on sait qu’un texte fera sens même si son auteur manque aux règles de la grammaire — et Montaigne de dire : « je ne me mêle ni d’orthographe ni de ponctuation [1] ».

Seulement dans l’espace réticulaire la relation auctoriale et ses enjeux sont désormais d’un tout autre ordre. Car il n’est plus possible de manquer aux règles de la programmation ou de se tenir en leur seuil, comme il est possible de « jouer » sur ou avec les mots tout en demeurant dans l’élément du sens. Parce que sans elle des opérations informatiques, de quelque nature qu’elles soient, sont lettres mortes et sans effets, la contrainte syntaxique, c’est-à-dire programmatique, est radicalement déterminante de la liberté créatrice d’un « auteur ». Or précisément, l’auteur programme du code, c’est-à-dire s’arrange pour assurer non seulement une fluidité fonctionnelle, mais une interopérabilité des programmes mobilisés par son « œuvre », qui forment une sous-couche de son œuvre en même temps que l’apparence de celle-ci. Mais « interopérabilité » ne signifie pas seulement « ajustement », cela signifie entre-détermination, mixtion, entrelacs de trouvailles informatiques et d’opérateurs. Dans cet entrelacs, dans l’interconnexion des couches et des registres, il y a toute la réalité de la dépropriation de l’auteur, et toute l’illusion de sa créativité, car on y trouve la clé d’une tacite identité du fond programmatique et de la forme figurative, ou de l’aliénation de l’œuvre à ses propres conditions ontologiques.


[1] Essais, III-9, « De la vanité ».