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2004
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Projet de recherche en « diktyologie » (1)
Genèse du projet

 . Vers 1993-1994, une connexion à l’Internet impliquait, du moins en France, de surmonter de multiples obstacles commerciaux, institutionnels, et techniques : les « fournisseurs d’accès à l’Internet » (FAI) étaient rares et onéreux, et le produit Internet n’appartenait pas encore au catalogue de l’entreprise téléphonique nationale. Les réseaux existaient bien, et la maîtrise technologique, au niveau de l’ingénierie informatique, en était très sûre, malgré leur complexité et la coexistence de structures diverses, comme RENATER, TRANSPAC, etc. De leur côté, les institutions, notamment universitaires, disposaient d’infrastructures techniques peu développées et restaient donc attentives à contrôler les procédures d’attribution de comptes de courrier électronique, donc d’accès aux réseaux. On pouvait du reste constater que les protocoles institutionnels d’attribution de tels compte tendaient à reproduire, dans le domaine de l’Internet, des habitudes administratives et des principes hiérarchiques que les réseaux allaient bientôt remettre profondément en cause. Enfin les outils matériels (modems) et logiciels (commandes UNIX) avaient quelque chose de parfaitement rédhibitoire, du moins pour le profane, de surcroît « littéraire ». À toutes sortes de lenteurs s’ajoutait ainsi une contrainte informatique - en fait linguistique et rhétorique - considérablement exigeante, et qui supposait la maîtrise d’un « sabir » toujours en usage à ce jour, mais dont l’utilisateur ordinaire est désormais libéré grâce aux interfaces graphiques qu’il a pris l’habitude d’utiliser. Une fois cependant ces difficultés surmontées, par les vertus conjuguées de l’adaptation et de l’obstination, l’expérience originelle de l’Internet allait présenter au moins deux dimensions solidaires : celle d’une ubiquité existentielle d’une part, et celle d’une temporalité très singulière d’autre part, l’expérience du « lag » ou de la latence.

 . Quoique cela puisse paraître paradoxal, l’ubiquité est immédiatement apparue comme une propriété réelle de l’existence réticulaire (en réseau), d’une réalité cependant qui devait se décliner sur le mode exclusif de la textualité. Dans le contexte en effet de communications ne pouvant avoir lieu qu’au moyen de commandes écrites en langage UNIX, excluant donc aussi bien l’image que, a fortiori, une représentation naturaliste de la présence effective des locuteurs/écrivants, il ne pouvait pas y avoir d’autre usage de l’Internet que textuel. Seulement l’usage de l’Internet, précisément, ne se laissait d’emblée pas réduire à celui du courrier électronique ou de la recherche documentaire, mais il s’est très rapidement déployé sur un mode extrêmement inventif, littéraire si l’on veut, et fondamentalement créatif et artistique. Très rapidement, avant même le début des années 90, s’étaient développé un usage ludique de l’Internet dont l’un des enjeux essentiels était de tenir comme des jeux de rôles textuels, comme s’il s’agissait de se disséminer textuellement et d’anticiper l’écho suscité par ses propres créations textuelles. Or c’était là une expérience non seulement fondamentale, mais en même temps tout à fait normale d’appropriation des réseaux. Être et agir, c’est-à-dire se dire, se décrire, et créer l’espace sémantique approprié à l’initialisation puis l’évolution de ses interactions avec d’autres (c’est-à-dire avec d’autres textes), cela pouvait spontanément paraître une manière naturelle de créer un singulier espace sémantique ouvert sur l’horizon de sa propre existence. En cela, le constat pouvait être fait d’emblée d’une intime conjonction de la rhétorique nécessaire à la pratique effective de l’Internet, au-delà en tout cas d’un usage rudimentaire et strictement utilitaire du courrier électronique ; et de la manière d’être et de désigner son ou ses objets sur l’Internet, même de la façon dont l’Internet lui-même permettait de désigner et décrire son objet. Typiquement, cette expérience était celle qu’on pouvait conduire sur les MOO [1], et elle aura prématurément fait surgir l’idée qu’une analyse théorique de la présence, considérée comme ubiquité sémantique, pouvait se charger d’élucider cette figure de l’existence qui prétendait se déployer exclusivement en termes de textualité et de plurivocité.

 . Or l’expérience d’une coïncidence de l’être et du texte allait se conjuguer à celle d’une temporalité dont la dimension essentielle était celle du « lag » (latence). Si, au sens strict et technique du terme, il s’agit là du temps de latence nécessaire à la communication pour qu’elle s’accomplisse et que le processus d’une opération téléinformatique soit achevé, le thème du « lag » fut très rapidement approprié par la théorie des pratiques textuelles en réseau comme désignant un moment constitutif et essentiel du processus créatif même dont il était question. Saisi comme latence, le temps déterminait une attente dont les aspects étaient multiples : attente dans le processus de l’activité « littéraire », ou du moins rhétorique, dans le processus de création de l’espace communicationnel du MOO, attente également de la composition effective de cet espace, inévitablement retardée par les limites techniques et objectives de la communication sur les réseaux, attente assumée et qui en somme s’intégrait de manière signifiante dans le processus même de la communication textuelle. En ce sens la temporalité de cette expérience - expérience de la présence textuelle réticulée, expérience de l’absence et de la latence - n’en est pas un simple accident, mais une dimension essentielle et constitutive, les opportunités co-créatrices des co-opérateurs étant fondamentalement infléchies par une actualité toujours retardée de l’interaction elle-même. Dans ces conditions, l’opérateur « en personne » pouvait apparaître comme n’étant pas simplement dans la position déterminante de l’auteur de ses propres compositions, mais constitué par la temporalité spécifique de ses opérations, en tant qu’opérateur enfermé dans le processus même de ses propres opérations, dans leur extension et dans leurs possibilités. La question qui se faisait jour était celle du paradoxe d’une machine qui, avec les contraintes logico-linguistiques qu’elle imposait, apparaissait comme une manière de co-auteur de cette rhétorique créatrice de la communication réticulée, sans dissociation nette entre les opérations en cours, et les contraintes techniques et logicielles liées au déploiement de ces opérations.

 . Or mon expérience des réseaux est née dans le contexte de mes activités d’enseignement et de mes tâches éditoriales, et s’est trouvée coïncider avec elles sur aux moins deux plans.

 . Quant au fond, la traduction de traités de Plotin sur le beau et l’intelligible allait permettre de remarquer et dégager l’importance d’une idée ancienne, remontant au platonisme, d’une « fuite » « Là-bas » [2]. La métaphysique de l’idéalisme antique pouvait apparemment constituer une toile de fond pour penser la désincarnation en même temps que l’identification du sujet, ou du moins de ce qui en tient lieu, aux processus intellectuels dans et par lesquels il prétend persévérer dans l’existence. À cet égard, la confusion idéale de l’un singulier dans l’Un universel semblait offrir un schème logique particulièrement fécond pour une pensée articulée de l’expérience des réseaux. C’est qu’en effet celle-ci laissait voir des pratiques dont le sérieux se cristallisait autour d’inventions intellectuelles et d’une « textualisation » de la vie, ou du moins de certains aspects de la vie : l’invention d’espaces ou dans une certaine mesure aussi de mondes dans lesquels évoluaient - et continuent d’évoluer - les avatars textuels de leurs propres auteurs/inventeurs, paraissaient devoir concrétiser quelque chose qui rétrospectivement se révélait comme une anticipation intellectualiste de la métaphysique (néo-) platonicienne : l’idée d’une existence réelle, mais dont toute la réalité aurait été donnée dans la textualité de son être propre. L’Internet offrait donc une métaphore technologique attachante pour une vision radicalement idéaliste du monde, une métaphore dont il fallait cependant prendre la mesure et tracer les limites, puisqu’elle passait par l’existence d’une structure industrielle et technique extrêmement lourde - les « tuyaux », comme on dit encore, et les machines qui en rendent matériellement possible l’usage et l’expérience.

 . Quant à la forme, la réédition de textes de Montaigne sur l’éducation et l’expérience participait d’un souci de mettre au jour la réticularité de sa pensée, et le fait qu’elle se produit sans cesse comme un écho, d’essais en essais, d’elle-même. Ainsi, tout comme les Essais paraissaient « réticulés », leur pléthore résultant de ce que leurs thèmes se font sans cesse réciproquement écho dans un système en quelque façon clos et infini à la fois - à la manière d’un vocabulaire, dont les termes en nombre fini admettent des possibilités combinatoires infinies - ; tout comme les Essais semblaient ainsi permettre une « navigation » non linéaire et une herméneutique de l’aventure et de la rencontre intellectuelles, la structure des réseaux et l’expérience qu’elle suscitait, dès 1994, avec la mise au point du langage hypertexte [3] et les premières implémentations de la « Toile », actualisaient et vivifiaient un questionnement déjà entamé sur les processus de l’écriture, de la lecture, de la compréhension, et d’une manière générale sur le travail de l’intelligence et sur son dire textuel.

 . Or dès la fin de 1995, autour de personnalités venues d’horizons intellectuels divers, mais que rassemblait un même intérêt pour les réseaux et leur « sens d’être », l’École Normale Supérieure a hébergé l’Atelier Internet de l’équipe de recherche « Réseaux, Savoirs, et Territoires », dont j’ai été un membre fondateur. Ses travaux ont touché autant à l’histoire du développement des sciences et des techniques, qu’à la linguistique et à la philosophie, avec l’intervention par exemple de Jean-François Courtine sur la question de l’écriture et de la sténographie chez Husserl, ou celle de Jack Goody sur la « technologie de l’intellect » et l’indissociabilité des techniques opératoires de l’intelligence et des produits de ses opérations. Une des idées directrices que différentes communications ont ainsi pu décliner fut que le langage, sous diverses formes (la mythologie orale ghanéenne selon Goody ou bien la technique sténographique husserlienne selon Courtine), procède d’une technologie de la pensée qui contribue non seulement à sa genèse, mais également à son organisation, son optimisation, et en fin de compte à la détermination du rapport symbolique général que l’esprit entretient aux choses et au monde.

 . Du reste, outre sa collaboration soutenue avec une équipe de chercheurs de l’Université du Québec à Montréal, parmi les accomplissements de l’Atelier Internet, dont les activités se poursuivent à ce jour, il faut compter un colloque en décembre 1999 sur le thème « Comprendre les usages de l’Internet », et en 2003 un second colloque autour des « Mesures de l’Internet ». Membre du comité scientifique des deux colloques, j’en ai aussi été le coorganisateur.

 . Par ailleurs, mon enseignement et mes responsabilités à l’Institut d’Études Politiques de Paris (« Sciences-Po ») m’ont permis de préciser et d’approfondir certaines problématiques liées à l’Internet.

 . Ce travail a d’abord donné lieu à la publication dès 1997 de mon ouvrage intitulé La Cité Internet [4], dans lequel sont réinterrogées à la lumière de l’expérience des réseaux certaines conceptions traditionnelles du politique, et notamment l’idée d’un vivre-ensemble dont l’instrument essentiel est en l’occurrence déterritorialisé et dématérialisé, sans pour autant qu’il faille considérer l’Internet comme une manière de substitut à l’espace conventionnel du politique. La réflexion conduite alors portait ainsi essentiellement sur les pratiques d’une citoyenneté réticulée et aux prises avec une réalité politique, mais aussi économique et sociale, profondément reconstituée et objet d’expériences originales. C’est dans la logique de ce travail que l’I.E.P. de Paris a permis la création d’un séminaire, de 1998 à 2001, sur les thèmes de l’Internet et du politique, de l’économique, et du social - certains travaux de ce séminaire se trouvent en ligne, hébergés par les serveurs de l’Atelier Internet.

 . Dans le contexte de ces activités, j’ai pu également intervenir, à titre d’expert, soit dans le cadre d’une mission d’étude du Ministère de l’Éducation Nationale sur les nouvelles technologies (1999-2000), dont les travaux ont abouti à la création d’un « Certificat informatique et Internet » ; soit dans le cadre d’une journée organisée par l’Assemblée Nationale en avril de l’an 2000 sur les questions liées au développement des nouvelles technologies et de l’Internet ; soit enfin dans les conférences ou colloques suivants : Imagina (1998 - intervention sur le problème de la validation des connaissances dans l’expérience de la pléthore informationnelle), Sciences-Po (1998 - présentation des grandes lignes de La Cité Internet), E.N.S.-Ulm (1999 - intervention sur le thème du désordre numérique), I.U.F.M. de Nantes (2000 - intervention sur l’usage éducatif de l’Internet), E.N.S.-Cachan (2001 - contribution à une théorie de la technologie), I.U.T. de Rennes (2002 - la déontologie des pratiques réticulaires), I.U.F.M. de Rouen (2002 - sur la vision utilitariste des réseaux).

 . De l’expérience acquise dans la pratique de l’Internet, et des travaux publiés sur cette question, ressort à ce jour l’exigence de penser non seulement les pratiques et les usages, non seulement les difficultés d’une appropriation de cet espace réticulé de l’écriture et du discours que constitue l’Internet, mais bien la pensée elle-même qui y est à l’œuvre, ses modes d’effectuation et de présentification, son rapport enfin à cette réalité sans substance qu’elle paraît composer de manière presque alchimique, et dont la structure est véritablement celle d’un monde.

 . Comprenons par là que la façon dont l’Internet constitue un horizon privilégié pour des pratiques à la fois sociales et intellectuelles n’est pas univoque. Si l’on prétend par exemple y déceler une gigantesque banque informationnelle de données, ou si l’on souhaite y voir une vaste étendue encyclopédique - l’une et l’autre chose étant du reste naturelles et sensées -, il ne faut pas omettre pour autant d’observer que la pensée qui y œuvre, sous la forme infiniment dispersée de pratiques individuelles et sociales, n’est pas seulement consommatrice de savoirs mais aussi fondamentalement créatrice de l’espace sémantique qui s’étend jusqu’aux confins de cet horizon. L’Internet est le lieu de ces pratiques sociales ou cognitives, de telle sorte cependant qu’il coïncide avec elles plutôt qu’il ne les suscite ou ne les provoque. En ce sens, on peut concevoir l’Internet comme la ratio cognoscendi des protocoles cognitifs généraux qu’il permet de mettre en œuvre, mais ceux-ci en retour comme la ratio essendi de l’Internet.

 . Là, dans cette dépendance réciproque des pratiques qui créent leur espace propre et de l’espace qui provoque ces pratiques, est de fait le noyau de ce projet de recherche visant à contribuer à une théorie des réseaux, à une « diktyologie générale » [5], et qu’il me paraît souhaitable de conduire dans le cadre institutionnel du Collège international de Philosophie.


[1] Acronyme pour Multi-user Object Oriented (program) : il s’agit d’un programme qui permet la connexion d’un nombre plus ou moins vaste d’usagers sur une machine qui fait fonction de serveur. Il s’agit alors de créer, par le moyen de commandes textuelles précises, des « avatars » et leurs « espaces de vie » propres, de telle sorte qu’ils identifiés par les descriptions textuelles qu’en font leurs créateurs, mais aussi, assez paradoxalement, par les incidences sur ces descriptions de leur juxtaposition aux autres avatars, aux autres espaces, aux autres descriptions qui existent sur le serveur. Le programme étant « orienté objet », il s’agit donc bien de créer une manière de « réalité » dont toute la texture consiste dans le travail purement linguistique qui la rend possible : définition des « objets », des « êtres », des modalités de leurs « mouvements », de leurs « relations », etc. Un des serveurs les plus anciens, PMC-MOO, existe depuis 1993, et à une date relativement récente a migré des locaux de l’Université de Virginie dans ceux d’une association dans l’État de Georgie, avant de trouver dans un proche avenir son hébergement « définitif » sur le territoire australien.

[2] Par exemple dans le traité Du beau intelligible. Mais on trouve déjà cette idée dans le Théétète, par exemple (176a-b).

[3] Le langage hypertexte désigne le système de programmation servant à composer puis afficher les pages que nous visionnons sur la « Toile », le web. C’est un système d’encodage et de balisage qui détermine l’aspect et la composition de ces pages.

[4] Aux Presses de Sciences-po.

[5] Du grec díktyon, « filet », par extension « réseau ».