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03
2005
L'Internet : questions de droit
« En quête de repères »
Texte de la séance de séminaire du 8 mars 2005

Appréhendé dans sa globalité, l’Internet paraît excéder nos capacités descriptives ou théoriques. Notre usage pour ainsi dire naturel du Réseau s’adosse à l’idée qu’il n’est rien de plus qu’une succession de formes instrumentales (outil de communication, d’échanges, de commerce, parfois même de vie sociale et politique, etc.), c’est-à-dire de protocoles informatiques auxquels correspondent des usages déterminés et fixes.

Cette représentation efficace mais non critique de l’Internet n’est pas axiologiquement neutre, mais induit au contraire une série de représentations du Réseau qui oscillent erratiquement d’un naturalisme libertaire à des pratiques d’hyper-contrôle sécuritaire. Les enjeux d’une telle oscillation sont au sens strict technologiques, c’est-à-dire impliquent à la fois des choix de valeur et des choix économiques et industriels.

Notre propos sera de marquer précisément cette dépendance, et d’en dégager l’ensemble des thématiques qui s’y rapportent au plan de la réflexion éthique et politique - et qui feront l’objet des séances ultérieures de ce séminaire*.

* Voir aussi le « Post-Scriptum » de cet article.

Au détour d’une allégorie de la fin du monde, destinée à expliciter le problème du je et de la réalité du Moi, Lacan énonçait dans son séminaire de 1954 un aphorisme abyssal : « Les machines les plus compliquées, disait-il, ne sont faites qu’avec des paroles » [1]. Or si l’on a la moindre idée de ce que sont d’une part une machine, et d’autre part la parole, on a bien du mal à joindre les deux bouts et à les faire théoriquement converger en un phénomène discursif, partant intellectif, dont la complexité serait formellement en jeu.

Mais à regarder de plus près le propos de Lacan, on peut essayer de deviner ce qui s’y joue. Lacan imagine qu’une fois l’humanité totalement disparue à la suite d’une catastrophe quelconque, une caméra demeurée là, plantée devant une montagne, pourrait enregistrer les images de cette montagne et d’un lac qu’elle surplomberait, et les événements qui s’y dérouleraient en l’absence de toute conscience. Bien plus, une cellule photoélectrique pourrait venir seconder en quelque manière le travail de la caméra en déterminant des événements dans ce paysage champêtre - en l’occurrence une explosion - à partir des images que réfléchirait la surface du lac.

Faisons à nouveau surgir l’humanité sur la scène du monde, les hommes finiraient par établir un rapport entre le spectacle de la montagne, de sa réflexion dans le lac, et les images qu’aura enregistrées la caméra durant le temps de leur disparition. Où il apparaît que la réalité sera reconstruite en étant non seulement aperçue, mais lue et interprétée, recomposée et pour ainsi dire « computée » à partir de données hétérogènes et faites convergentes. Il ne faut cependant pas en conclure que la caméra est une machine à « computer », c’est une machine enregistreuse suffisamment perfectionnée pour collecter, classer, conserver les data qui lui sont disponibles. Maintenant l’interconnexion des data et leur convergence, voilà ce que Lacan propose de « considérer comme essentiellement un phénomène de conscience » - à charge pour le Moi ou le je, qui en sont paradoxalement absents, d’y être pour quelque chose quand les hommes nouveaux apprendront à reconnaître les images, et que de ce « décentrement » ils tireront enseignement.

Que faut-il dégager de cet « apologue » ? Que « les machines les plus compliquées ne sont faites qu’avec des paroles » en effet ! Les pièces optiques et mécaniques de la caméra, les composants électroniques dont elle est peut-être faite et dont la cellule photoélectrique est aussi faite présentent une caractéristique très considérable : ils sont manipulables, disponibles, à portée de main, d’expérience, d’instruction. On n’aura vite fait de dire que c’est la tâche des mots d’arranger la chose, de nous rendre le monde disponible. En quoi l’on se trompera fort. Car tout repose alors sur le phénomène de la conscience, qui consciencieusement, dira-t-on, interprète, connecte et déconnecte, centre et décentre, et qui pour autant n’est lui-même pas disponible, ni à portée de main, d’expérience, d’instruction. Et pour cause : la main qui tient la caméra et la pointe n’est pas une caméra pointeuse, le regard qui se porte sur ses enregistrements n’est pas lui-même un enregistrement. En revanche le Moi ou le je qui, décalés, sont pour quelque chose dans les jeux et les effets de la caméra, qui sont pour quelque chose dans la structure parolière qu’ils contribuent à tisser, sont en même temps causes et effets de cette structure, interconnectés à elle, surgit dans la représentation et les paroles qui l’accompagnent. La machine, c’est-à-dire la parole, a dès lors elle-même des conséquences lourdement ontogénétiques.

Marquons un léger temps d’arrêt. L’analogie qu’entreprend de dresser Lacan est relativement simple à recomposer. La caméra de la fin du monde est une machine, et cette machine enregistreuse est l’analogon d’une espèce de machine linguistique extrêmement perfectionnée, la parole, capable d’enregistrer mais aussi sans doute de provoquer des événements « réels ». S’il y a un spectateur, ensuite, pour regarder les films de cette caméra, c’est au sens du Moi et puis du je, d’une instance et de ce qui tient lieu de l’unité de toutes les instances, qui sont comme en dehors du film et apprennent à le regarder, c’est-à-dire l’intègrent en un « phénomène de conscience ». Mais ce n’est pas que nous avons une caméra dans la tête, sous prétexte que nous avons des mots qui jouent pour ainsi dire tout seuls. C’est plutôt que cette machine qui nous tient lieu de caméra est toujours en quelque sorte en avance par rapport à nous-mêmes, et que nous courons en quelque façon après les mots qui vont nous dire - et cette machine, c’est l’univers symbolique de la parole, qu’on n’investit jamais qu’en la forme de l’univers symbolique de la parole. On voit bien la difficulté : si « la machine est la structure comme détachée de l’activité du sujet » [2], et « le monde de la machine » rien autre chose que « le monde symbolique », le sujet n’est rien sans la machine qui le structure, et celle-ci la matrice, pour ainsi dire, de la réalité ontologique du sujet.

Disons aussi simplement et brièvement que possible : le sujet est dans la matrice linguistique qui le constitue, à la fois déterminé par elle et décalé par rapport à elle, notamment dans la compréhension qu’il peut avoir de cette détermination et de la façon dont en tant que sujet il est non seulement auteur de sa parole, mais pris dans cette parole de manière à ne pouvoir être qu’à travers elle - effet de parole et de communication, c’est-à-dire effet de structure et effet de sens.

On commence à comprendre de quoi il retourne : une machine qui n’est faite que de paroles, voilà peut-être la « conscience », les effets de décalage et les jeux de miroir qu’elle trahit, mais une machine faite de paroles, ce n’est pas non plus très loin de l’Internet, bien moins assimilable aux structures technico-industrielles qui le rendent possible qu’aux flux communicationnels qui le réalisent. Prétendre définir le Réseau comme l’ensemble unifié des machines qui le composent à un instant « t », c’est un peu prétendre que l’humanité est constituée par le système des glottes et des appareils phoniques que véhiculent les bipèdes et autres quadrupèdes humains et qui leur assurent leurs interactions. Quoiqu’il y ait plus de lyrisme et de nébulosité que de précision dans le propos, on aurait plutôt intérêt à rappeler un propos de la journaliste J.C. Herz, relatant son expérience « native » de l’Internet en des termes qui en portaient la définition : « The Internet is like [...] a goddamned world. Except it doesn’t physically exist. It’s just the collective consciousness of however many people are on it » [3]. Si rien ne prouve, à proprement parler, que ce soit là une irréfutable vérité - on prend même le risque d’une nébulosité désuète, avec le fantôme qui se profile d’une « noosphère », ou bien d’une confusion jeuniste et new age - du moins l’on évite de croire que l’Internet ne consiste qu’en une forme de bibliothèque numérique, d’encyclopédie, en une immense base de données au sein de laquelle on n’aurait qu’à se contenter de puiser de quoi satisfaire aux besoins du moment.

Maintenant l’identification de l’Internet à une machine conscientielle, à un système communicationnel qui en fait un univers exclusivement symbolique et linguistique, n’est elle-même pas dénuée d’une véritable complexité problématique : que faire de l’idée que l’Internet est un monde, que ce monde est comme une métaphore de la conscience, et que la conscience elle-même ne peut être rendue que par une métaphore mécaniste ? On pourrait en faire de la littérature, ou du cinéma - Postmodern Spacings, une expérience littéraire hébergée par l’Université de Virginie, ou bien Matrix.

Mais il y a sans doute mieux, qui est de tirer argument de l’idée que l’Internet est comme un complexe linguistique pour tenter de comprendre comment nous nous situons par rapport à ce complexe, ou comment nous parvenons à l’appréhender. Mes analyses de La Cité Internet, en 1997, m’avaient conduit à penser que notre appréhension de l’Internet se faisait sur le mode d’une « détresse » ou d’un « malaise ». Depuis, les conflits que l’essor du Réseau a provoqués, sur tous les plans - de la politique, avec la question de savoir comment l’Internet s’intégrait dans les pratiques politiques, sur le plan économique, avec la question de la fracture économique ou de la défense des droits d’auteur, sur le plan social, avec la question de savoir quelles formes d’appropriation des TIC il faut privilégier, et comment les intégrer dans un programme éducatif, etc. - tous ces conflits m’ont confirmé dans l’idée qu’il s’agit bien d’une forme de détresse et de malaise, et que l’affaire n’est pas simplement psychologique (un léger problème d’inadaptation), mais ressortit à un véritable affaissement de la représentation théorique, à une impossibilité d’assumer la survenue de l’Internet, l’événementialité du Réseau, sa natalité et les urgences qu’elle emporte.

Pour l’expliquer - puisque nous en étions à Lacan - j’aimerais continuer dans la même veine et rappeler une analyse déjà ancienne, qui est relativement bien connue, et dans laquelle la pensée psychanalytique a fait un de ses pas.

Dans Une Difficulté de la psychanalyse [4], Freud fait état dès 1917 des « trois grandes vexations » dont « le narcissisme universel » de l’humanité s’est rendu victime sous l’effet de sa propre lancée scientifique : la confirmation copernicienne de la vanité du géocentrisme, la découverte darwinienne de la continuité de l’animalité et de l’humanité, et enfin l’externalisation du Moi, sous l’effet de l’invention psychanalytique, ou de sa découverte, de la structure inconsciente du psychisme. Triple dépossession, de l’habitat, de la vie, du lieu même de la pensée. Mais pour le moins, la psychanalyse nous conservait une issue, un exutoire à notre désespoir : nous pouvions en parler, et nous assurer qu’en en parlant, nous pourrions sinon nous posséder nous-mêmes, du moins nous rendre aussi familiers que possible à nous-mêmes - précisément par une parole toute nôtre et pour ainsi dire identificatoire.

Où la machine à paroles à son tour brise les certitudes de cet élan parolier : l’Internet n’est pas seulement machine à parler, il est aussi et surtout machine à perdre la parole, machine à parler dans le vide, sans certitude du moindre écho, sans pouvoir s’entendre, se projeter, se reconnaître, mais en se voyant grimé dans les discours des autres, approchants, distincts, identiques parfois, parfois antithétiques, sans certitude de faire écho à quoi que ce soit ni certitude d’avoir le moindre écho sur quoi que ce soit. Non seulement nous ne sommes plus au centre du monde, non seulement nous ne sommes plus au centre de la vie, au centre de notre propre âme, mais la seule issue que nous avions de comprendre notre décentrement, de prendre la mesure de l’instabilité de notre condition, la seule issue que nous avions de sauver les phénomènes de notre auto-compréhension - l’issue linguistique - cette issue est à son tour non pas fermée, mais bien trop ouverte, infiniment et irrévocablement indisponible, même dans la machine à parole qui devait servir à la tracer et à la dire.

Avec l’Internet, nous nous voyons, ici et maintenant, là et en personne, n’être plus au centre de notre parole, de notre dit (parce qu’il est perdu dans l’océan numérico-discursif des réseaux) et de notre dire (parce qu’il s’élance vers des horizons dont nous n’avons pas la moindre idée, sinon le sentiment présomptueux que le « compteur » installé sur sa page traduira effectivement les pratiques que la page elle-même couvrira). Ainsi l’Internet ne peut pas être désigné seulement comme un immense espace discursif - avec le lyrisme un peu benêt que suppose une telle qualification - il cristallise plutôt une manière de délitement de l’ordre du ou des discours, l’impossibilité de tracer des voies certaines du sujet à la connaissance, du texte à son interprétation, de l’image à sa propriété, etc.

De même alors que les vexations de la Modernité ont donné lieu à des crispations civiles et politiques - condamnation de Galilée, du darwinisme, de la psychanalyse même : le Cardinal Bellarmin suggérant à Galilée, en 1616, de ne point trop croire dans le géocentrisme de Copernic [5], certaines ligues religieuses prônant encore aujourd’hui, ici ou , le bannissement des théories darwiniennes, et enfin la psychanalyse passant encore, parmi les intellectuels un peu rassis, pour une pratique mondaine et un passe-temps de bourgeoise mal aimée], de même l’Internet est passé au crible de la loi, quadrillé, sécurisé, et les pratiques extrêmement diverses qu’il rend possibles rapportées à des « usages », à leur normativité, mises sous une chape régulatoire dont les gouvernements supposés les plus autoritaires n’ont pas le privilège exclusif - comme le montre le singulier événement de la disparition des newsgroups en « .alt » du réseau Renater en 1996.

On voit ainsi où, du Sujet au Droit, peut être dressée une solide tête de pont. L’Internet est comme une immense machine à parler, et à cet égard un « monde » incommensurable à notre puissance d’appropriation des événements discursifs qui y ont lieu : « ça parle », pour reprendre une boutade lacanienne, mais en plus ça ne cesse de parler, et même quand on se tait ça continue de parler. Nous ne sommes plus victimes d’acouphènes, comme dans l’entrée progressive en surdité, nous sommes victimes de lalophènes, comme si le Réseau était chargé non seulement de reproduire l’écho de nos paroles, mais de parler à notre place tout en nous renvoyant ces paroles comme à la fois nôtres et étrangères. Et l’on voit par la même occasion ce qu’exprime cet « étau des crispations » dont il était question dans La Cité Internet - l’insupportable dépossession du dire et du dit appelle des balises, appelle qu’on retrouve à s’orienter, appelle des politiques de l’Internet.

Filons alors la métaphore, une autre métaphore, et tâchons de comprendre comment il faut s’y prendre pour s’orienter dans un « monde ». S’orienter, ça suppose des points de repère. Il y a un texte important de Kant sur la question, que les philosophes connaissent bien, mais il ne porte pas sur l’orientation mondaine, il porte sur l’orientation dans la pensée. Les choses seraient encore plus compliquées pour la pensée, quoiqu’elles ne soient pas simples quand il est question de s’orienter dans le monde. Quand on veut s’orienter dans la forêt, des petits cailloux suffisent, mais il faut se méfier des miettes de pain et des oiseaux ; car alors, gare à l’ogre sanguinaire ! Pour ce qui concerne le monde - il y a les étoiles, et justement les constellations. Si l’on fait l’hypothèse que l’Internet est un monde, et que l’immensité de ce monde est constellée d’étoiles, où trouvera-t-on les étoiles qui permettront de s’y retrouver, c’est-à-dire les constellations qui garantiront que l’on saura s’orienter dans les flux du discours diktyologique ?

La réponse est dans le concept même de constellation. Une constellation, ce n’est après tout qu’une association formelle, conventionnelle, et parfaitement arbitraire d’étoiles : Orion n’est qu’un tissu fantasmé d’objets stellaires dont on suppose depuis une antiquité reculée qu’ils décrivent quelque chose comme un « chasseur » - peut-être à cause d’un arc, sur la droite (généralement invisible...) de la constellation... ?

Toujours est-il que si le dessin que tracent les constellations est arbitraire, il permet très efficacement de s’orienter dans le monde, et en prévoyant la survenue des phénomènes célestes de prévoir le tracé du cheminement local des mobiles - la navigation, évidemment, ou bien un voyage dans le désert.

Quelles sont donc les constellations du Réseau, et comment s’y retrouver dans une machine à paroles parfaitement incommensurable au dire et au dit des navigateurs non pas seulement du web, mais bien de l’Internet dans son entier, avec ses réseaux annexes, ses protocoles hétéroclites, les babillards, les listes de diffusion et de discussion, enfin un monde en effet dont le centre est la surface de l’écran qu’on a devant soi, et la circonférence l’horizon des intérêts qu’on prétend y satisfaire ?

Il me paraît évident que ces constellations sont les usages, ou du moins l’idée normative qu’on s’en fait. Que fait-on, « sérieusement », de l’Internet ? Outil de communication, de recherche, support de la connaissance et même espace public de discussion, l’Internet est quadrillé en un ensemble de pratiques dont on n’a certainement pas fini d’étudier les variations, mais dont on suppose relativement bien établies les possibilités : échanges épistolaires, exposition de soi ou de ses produits, promotion d’une pensée, d’une langue, de savoirs - on en a relativement vite fait le tour, un peu comme un regard négligent et naïf sur le ciel a vite fait le tour d’Orion, de la Lyre, de Cassiopée, et même du Serpent, si l’on a la vue bonne et l’imagination un peu folle.

Ce qui importe, c’est comme pour les constellations l’arbitraire avec lequel on identifie des usages et leur réplicabilité en même temps que leur technicité : faisant comme si le Réseau était un outil à usages multiples, il n’est plus nécessaire d’assumer son immensité pour ce qu’elle est, mais une théorie gestionnaire des usages permet de cerner convenablement son horizon, et sinon d’en décrire l’essence, du moins d’en « sauver les phénomènes », c’est-à-dire de se donner une description satisfaisante de l’ensemble au fond réduit, licite ou illicite, des usages qui en sont faits : lire et acheter, c’est « bien » ; cracker, hacker, et kazayer, c’est « mal ». L’affaire est entendue, l’univers infini du Réseau n’est qu’on monde clos, et la clôture de ce monde est celle de la coutume et de la loi. Pour dire rapidement, de la dénégation de l’immensité, de la dénégation de l’incommensurabilité, on passe non pas subrepticement, mais aisément et comme naturellement à une exigence régulatoire qui ne rencontre alors aucun obstacle théorique, seulement des obstacles réels parce que techniques, des vies bousculées ou réfractaires, des individualités que la loi a précisément pour objet de réduire ou de remettre du moins sur le droit chemin.

On voit alors se dessiner lentement l’objet de ce séminaire, qui n’est pas seulement de « parler » des diverses orientations possibles de la loi et du Droit, mais bien d’assumer, dans ce qu’elle a de théoriquement pénible, l’ouverture de l’Internet, c’est-à-dire son immensité réelle et non pas supposée. Or qu’est-ce que cela veut dire, « assumer l’ouverture de l’Internet » ?

Fondamentalement, cela veut dire trois choses, du reste assez proches les unes des autres :

- que la diversité des usages ne résulte pas, en une manière de catalogue, des opportunités offertes par le Réseau, et qu’il n’est pas possible de les rapporter à un ensemble restreint de cadres pratiques aisément « régulables », pour reprendre une expression de Larry Lessig. Non que l’Internet soit réfractaire à une telle « régulabilité », puisque au contraire cette « régulabilité » est inscrite dans sa structure même, dans son architecture logicielle (il faudra y revenir). Mais la diversité des usages ressortit à la diversité des constructions possibles du Réseau, diversité à la fois architectonique (les protocoles utiles à la transmission des données ne sont pas fixés une fois pour toutes, mais sont en constante évolution) et « créationnaire », pour ainsi dire, c’est-à-dire liée aux inventions intempestives de la « vie », c’est-à-dire en fait aux désirs et aux discours informatiques auxquels ils donnent lieu - comme cela fut le cas avec la naissance, mais aussi la mort prématurée, de Napster. La logique des « usages » est une logique qu’on pourrait dire « contrapositionnelle », et pour reprendre un jargon consacré, elle est à la fois bottom->up et top->bottom, ce qui en rend la description précisément difficile, puisqu’elle implique des schèmes générationnels contradictoires.

- que les pratiques de l’Internet sont multiples et hétérogènes, et qu’elles passent par une démultiplication des possibilités, de la flexibilité que renferment les applications logicielles : ce n’est pas que nous pouvons à la fois commercer et converser, c’est que pour converser et pour commercer, pour s’écrire et pour se voir en visioconférence professionnelle ou amoureuse, pour la cyberlittérature ou le cybersexe, il faut des outils informatiques et logiciels distincts, et une place pour tous ces outils et toutes ces pratiques. Or ces outils sont des outils logiciels, et non pas seulement technico-industriels, même s’ils sont adossés à ces derniers. Et cela veut dire que la multiplicité des pratiques hétérogènes est logiciellement manipulable : pour interdire le cybersexe, il n’est pas nécessaire d’effacer les images licencieuses qu’hébergent certains sites - il suffit d’inventer le code qui permet de discerner la nature de ces images, et de rendre impossible, du fait de leur code même, le transfert de telles images.

- que les pratiques hétérogènes de l’Internet sont interconnectées, c’est-à-dire qu’elles partagent un même espace technologique, informatique et logiciel, et doivent y être interopérables. La régulation de l’un ou l’autre espace n’est dès lors pas sans incidence sur l’ensemble du système communicationnel de l’Internet : quelle représentation pourrait-on se faire du Réseau s’il fallait admettre qu’une catégorie, quelle qu’elle soit, de fichiers numériques en seraient irrévocablement exclue ? La chair ayant une couleur relativement bien déterminée, qu’en serait-il si toute image qui oscille entre le rose et le beige devait être bannie de l’Internet ? On aurait peut-être le choix de coloriser les sexes en bleu, un peu comme des sexes de Schtroumpfs - mais un sexe tout bleu est-il aussi suggestif qu’un sexe rose ou écarlate, ou bien n’aurait-on pas vite fait de reconvertir un code en un autre code, et le bleu en rose comme on convertit le « .doc » en « .rtf » ?

« Assumer l’ouverture de l’Internet », c’est ainsi assumer la contradiction structurelle à laquelle nous condamne l’expérience que nous en faisons. Nous, et nos autorités tutélaires mieux que nous, sommes libres de prendre toutes les décisions que nous estimons appropriées au sujet du Réseau, parce qu’au fond tout repose ici sur des outils informatiques, intellectuels, et techniquement disponibles. Mais au rebours, ces décisions sont difficiles à prendre, parce que l’Internet lui-même est difficile, voire impossible à baliser, à quadriller. Ici doit donc prévaloir une autre hypothèse, l’hypothèse d’un « monde Internet », qui n’est pas une simple métaphore, mais le postulat d’une indisponibilité radicale des réseaux, et en même temps l’exigence théorique d’en découdre avec cette insolente incommensurabilité.

À titre de simple préliminaire, on pourra se satisfaire de l’idée que l’Internet ressortit à un système symbolique, c’est-à-dire à un univers discursif où s’imbriquent et se jouent tout à la fois des systèmes fantasmatiques disparates, des séries inextricablement liées de fantasmes et d’anti-fantasmes, d’aspirations et de craintes : liberté, expression polymorphe, fluidité des échanges, transparence de l’information et de ses circuits de diffusion ou du moins de confirmation de ses contenus, concurrence salutaire des discours de toutes sortes, informationnels ou scientifiques ; au rebours, surveillance des pratiques, verrouillage des protocoles, écoutes et enregistrements universels, contrôle des domaines de diffusion et régulation extrême des pratiques diktyologiques. Pour dire simplement, concevoir l’espace du Réseau comme un univers symbolique, c’est sans doute, à terme, viser une pensée du Sujet de l’Internet. Mais pour l’instant, il faut commencer par assumer l’ouverture qu’il signale en assumant les contradictions auxquelles il paraît nous acculer entre une espèce de naturalisme libertaire et la tentation d’un hyper-contrôle sécutaire.


[1] Le Séminaire, Livre II, © Le Seuil, p. 63

[2] Op. cit.p. 63. C’est nous qui soulignons.

[3] Cité par Lawrence Lessig, in Code and other laws of cyberspace, chap. 3, © Basic Books, p. 26

[4] In L’Inquiétante étrangeté et autres essais, © Gallimard, p. 173 sq.

[5] D’après Pierre Duhem, Sôzeïn ta phaïnomena, © Vrin, p. 128-129.


PS: Post-Scriptum
La conférence du 8 mars 2005 a été enregistrée par les soins du Collège international de Philosophie pour le bénéfice de France-Culture. Elle restera disponible en ligne sur le site des « Chemins de la connaissance » jusqu’au 16 juin 2005.
Alternativement - ou lorsque la conférence sera retirée du site de France-Culture - il est ou sera possible de l’écouter en cliquant sur ce lien.

 En quête de repères